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Christine Marsan vous propose plusieurs prestations  :

Du sujet à l'entreprise, diverses propositions d'intervention

  • Comprendre la complexité pour gérer au quotidien son entreprise et ses équipes. Psycho-sociologue et praticienne des relations humaines, je mets à votre disposition conférences, débats, ateliers de réflexion pour appréhender les différentes thèmes de la complexité organisationnelle appliqués à la stratégie, à la DRH et au management. Ce qui vous permet d'avoir une longueur d'avance afin de manager intelligemment et avec éthique.
  • Penser autrement pour agir autrement : Elaborer une stratégie, innover repose sur une autre approche de la créaitvié, combinant la compréhension de la complexité, les ressorts de l'imaginaire et les outils de la créativité. Ce n'est qu'en faisant évoluer nos cadres de références que nous pouvons innover autrement! Site : www.christinemarsan.fr
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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

Eros et Thanatos en combat dans l’organisation

 

Ou la renaissance du processus de transformation dans les organisations.

 

 

Introduction 

 

 

 

Cet article vise à démontrer comment lorsque l’on encourage la pulsion de mort au sein des organisations, notamment par des comportements pervers et morbides, cela se solde par une incapacité des individus et de l’organisation dans son ensemble à réagir. Les demandes de plus en plus fréquentes d’accompagnement au changement reposent cependant sur la capacité des acteurs et de l’organisation à se mobiliser afin de trouver les leviers et les ressorts de la transformation. Mais un long processus morbide instillé dans les organisations depuis des années inhibe la réactivité des personnes. Seuls restent les ressentiments, la violence à l’état larvé, indicible, la plupart du temps non-dite et qui minent l’entreprise ou l’institution de l’intérieur. Ce qui explique la profusion de symptômes et de dysfonctionnements en tous genres. Faire état de résistances ne devient plus réellement pertinent. Il est essentiel d’aller plus loin et de comprendre les mécanismes d’Eros et Thanatos à l’œuvre au sein des entreprises. Ce qui sera possible en identifiant, au travers du matériel symbolique de l’organisation, les axes morbides afin de raviver les ressorts libidinaux et mobiliser à nouveau l’énergie de vie nécessaire aux évolutions exigées par le contexte économique mondial des entreprises.

 

 

Les problèmes spécifiques du changement

 

 

 

La problématique traditionnelle de l’accompagnement au changement dans les organisations est de faciliter les évolutions.  La peur de l’inconnu est le frein majeur qui paralyse la capacité d’action et de transformation des individus comme des organisations.

 

 

Les résistances observables ne sont, ni plus ni moins, qu’un mécanisme de défense psychique qui protège l’individu – comme l’organisation - de l’angoisse enfouie dans l’inconscient et lui évite de remonter à la conscience. Car si elle est refoulée, c’est parce qu’elle ne peut pas se maîtriser et lorsqu’elle revient à la surface du conscient elle terrifie le sujet. En effet, elles s’expriment sous forme de « symptômes » déplacés tel que le stress, les états dépressifs ou d’atonie ou à l’inverse une trop grande agitation ou encore de la colère, pour ne prendre que quelques exemples. Nous avons mis tellement de temps à constituer notre équilibre de sujet que nous ne sommes pas prêts à revivre les premières angoisses de la vie. Tout changement subi, et même aussi parfois pour ceux intentionnellement initiés, est perçu comme une menace pour cet équilibre psychique établi. Chacun a besoin de résister face au danger de la turbulence intérieure.

Au sein des organisations il en est de même, chacun rechigne à voir son confort et ses habitudes remises en cause. Pourtant la plupart du temps, une bonne préparation, la prise en compte des inquiétudes et une participation optimale à l’élaboration des changements diminuent considérablement les tensions et facilite la mobilisation des personnes.

 

 

Pour autant, aux résistances « normales » face à la peur de l’inconnu se rajoute l’inertie provoquée par les violences engendrées par certain type de management et conjointement par les dysfonctionnements de l’organisation. Certaines entreprises ou institutions vivent dans le non-dit permanent et sont sous l’emprise de quelques acteurs clés dont le pouvoir de nuisance créé des troubles importants pour l’organisation comme pour les personnes.

Notre proposons de dépasser le cadre habituel du processus de deuil pour expliquer les processus de changement et faire appel à la référence psychanalytique des pulsions, de vie et de mort, comme dynamique psychique de l’organisation. Nous nous inscrivons dans ce développement dans le champ particulier de la psychanalyse des organisations.

 

 

Le changement et la dialectique Eros / Thanatos

 

 

La pulsion de mort est identifiée comme étant à l’origine de tous les comportements négatifs que nous pouvons qualifier de nocifs pour la personne (névrose d’échec, addictions, agressivité, crimes ou impulsions suicidaires, par exemple). Tout le monde comprend que la pulsion de mort, en tant que capacité de destruction, est alors nuisible au processus de changement car elle pourrait entraîner sur la pente de la violence infligée à autrui ou à soi-même.

 

Naturellement, nous attendons que ce soit la pulsion de vie qui permette d’envisager le changement positivement. Pourtant, La pulsion de vie vise la recherche de l’équilibre. Ainsi, la stabilité tant attendue peut, en fait, conduire à l’inertie et à l’incapacité à changer, à s’adapter et à se remettre en cause. Et « la conservation va à l’encontre de l’évolution, c’est un retour perpétuel à l’état antérieur, et le « but de toute vie est la mort ».[1] Toutefois, la vie ne repose pas sur l’inertie, mais comme le dirait Bouddha mais sur le changement continu.[2] Cette citation nous montre bien la logique de l’intrication des pulsions comme le paradoxe dans leur finalité, complexité que l’on retrouve bien sûr dans l’organisation.

C’est pourquoi comprendre la dynamique du changement c’est faire face à ces paradoxes pulsionnels qui habitent tant les personnes que les organisations. A la fois, chacun recherche l’équilibre et donc le non-changement tandis que l’environnement extérieur, qui est le fruit des interactions entre les individus, conduit lui sans cesse à changer.

 

 

Les théories évolutionnistes nous le disent bien, si l’homme n’avait pas su sans arrêt s’adapter aux perturbations de son environnement il n’existerait plus. Ainsi ce qui apparaissait de prime abord comme négatif, à savoir notre capacité à développer l’agressivité (la pulsion de mort) lorsque notre survie est en jeu conduit, en fait, à trouver les ressources d’énergie internes suffisantes pour évoluer et s’ajuster aux contraintes de l’environnement. Changer c’est donc s’accommoder du déséquilibre et aller du côté de la vie !

 

 

Par ailleurs, si l’individu veut survivre, il ne peut pas concentrer son agressivité contre lui-même à moins de chercher à s’autodétruire. Afin de se préserver, le sujet va extérioriser l’agression, c’est pourquoi elle est si visible dans le champ des interactions sociales et notamment au sein des organisations. L’agressivité est alors l’expression naturelle de survie du trop plein pulsionnel de chaque individu face au changement. Elle matérialise tout le désagrément que lui coûte cette évolution, la plupart du temps non désirée. Mais cette micro société qu’est l’entreprise doit se demander comment elle va pouvoir gérer cette agrégation de violences individuelles dont l’adition n’est plus un phénomène arithmétique mais bien exponentiel, car les réactions de groupe[3] prennent des proportions inimaginables.

 

 

 

Un cas concret

 

 

A ces conditions propres au sujet à gérer le changement et sa propre agressivité se rajoutent les modalités de fonctionnement des organisations. Certes toutes ne vivent pas ce que nous allons décrire, cependant le phénomène est malgré tout suffisamment répandu pour être étudié.

Nous choisissons par commodité de prendre un seul exemple celui d’une institution dont l’activité est de délivrer des prestations de soins à des personnes handicapées, marginalisées ou en grande difficulté physique, mentale ou économique. La demande d’une des équipes encadrante était d’être accompagnée afin de savoir gérer des crises, prévenir les grèves et accompagner le changement. En effet, elle venait de vivre une grève très difficile qui avait ébranlé les cadres, qui se sentaient à présent assez démunies.

 

 

Nous allons partir de la description de la situation racontée par les cadres afin de mettre en lumière dans le matériel symbolique recueilli au cours de nos interventions la dynamique d’Eros et de Thanatos à l’œuvre dans cette entreprise.

 

 

Dès les premiers rendez-vous des informations nous ont interpellée. Tout d’abord, les longs silences, les des regards de connivence ou d’évitement entre les personnes et le temps qu’il a fallu pour parvenir à dire l’essentiel. Le vocabulaire employé pour décrire certains évènements. Au fur et à mesure de l’énonciation de la problématique, les mots employés sont passés d’un registre classique parlant de « crise, de manque de sens, de besoin d’espace de parole, de salarié non remplacé » à des termes évoquant la violence tels que « coups de massue, réquisitionner, traumatismes, maladies graves et pathologiques au sein de l’institution, les collaborateurs pleurent facilement, souffrance énorme, perversité de certains, dissoudre l’équipe, grands pervers, harcèlement des uns, style autoritaire, Père fouettard et Grande Mademoiselle, sentiment suicidaire, comportement jusque boutiste, certains se sabordent, soupçon de manipulation, machiavélisme,  trahison, diabolique, assassinats entre nous, cancer dans l’organisation, etc.»

L’évolution sémantique était vraiment notable. Au fil des heures le vocabulaire utilisé devenait de plus en plus morbide et même « diabolique ». C’est pourquoi nous avons pensé utiliser le conte[4] pour systématiser ce matériel symbolique et permettre d’en donner une lecture interprétative aux cadres concernés.[5]

 

 

Voici le matériel recueilli au travers du conte, il est retranscrit in extenso.

 

 

Il était une fois la […] à Noël 2004….[6]

 

Le nouveau patron était arrivé en Harley déguisé en Père Noël, des cadeaux plein sa botte, Mais il avait gardé ses santiags….

 

Le cirage, c’est ça le problème…

 

Tout le monde avait été invité pour la distribution des cadeaux

 

A cette occasion toutes les portes avaient été ouvertes.

 

Ah, il va falloir à l’avenir cirer les chaussures du patron ???

 

Si les pompes sont ternes, les cadeaux sont étincelants.

 

Dommage personne n’est venu à la distribution des cadeaux.

 

Ce n’était pas une Harley, c’était un trois tonnes.

 

Les cadeaux ont été renvoyés vers l’extérieur et il y a eu foule pour cette distribution.

 

Pour les roteuses et les petits fours on a été aux Restos du Cœur.

 

La Mère Michel furieuse convoqua les 7 nains.

 

Il faisait froid.

 

Enfin, l’occasion de se réchauffer ensemble !

 

Mais pour cela fallait encore apporter les carburants et il y avait une pénurie massive sur tout le secteur.

 

Ces cadeaux étaient donc empoisonnés pour que personne n’en voulut.

 

Les cadeaux, parlons-en, du toc, des coups de pieds au cul.

 

Y a pas que les cadeaux qui font du bien, il suffit parfois d’un peu de chaleur humaine.

 

Je préfère cela car les coups de pied au cul ça fait mal.

 

Et la neige se mit à tomber.

 

Bon nouveau boss, ça part mal, mais nous on peut te dire que si ça part mal, c’est pas grave, on connaît Boucle d’Or qui sait où se trouve la source de la chaleur humaine.

 

Alors on entendit un grand bruit = le printemps s’annonce.

 

Parmi les 7 nains, Atchoum sortit une carte de sa cape : Bonne Année.

 

On connaît la chanson : parole, parole, …..

 

Et la fée Mélusine nous envoya vers le prince charmant de la […][7]

 

Avec plein de nouveaux projets

 

Quel monde merveilleux.

 

Fin.

 

 

 

Quelques clés de compréhension de la genèse d’une dynamique Thanatos

 

 

Les éléments surlignés sont les plus significatifs, essayons de les comprendre.

La genèse de la violence organisationnelle

 

 

 

Compte-tenu du matériel sémantique la fréquence de l’usage de termes tels que « cadeaux » et la variété des adjectifs pour les qualifier ont attiré notre attention. Il n’a pas fallu longtemps pour que les participants établissent un lien entre La Grande Mademoiselle qualifiée « d’empoisonneuse » et « les cadeaux empoisonnés ». Celle-ci avait été directrice du département pendant plus de vingt ans et son style était perçu comme « autocratique, tyrannique voire pervers ». Elle était décrite comme ayant instillé un climat de terreur, basé en particulier sur le fait qu’elle changeait fréquemment de tête de turc et qu’elle pouvait être carrément « méchante ». Climat dans lequel chacun se sentait sous pression.

Ainsi les cadres interrogés évoquaient la manière dont les managers et surtout les dirigeants traitaient leur personnel. Ce style managérial particulier a fait surgir une analogie médicale. Le personnel (cadres compris) se percevait comme un corps au sein de l’institution et donc faisait corps contre cette tyrannie managériale qu’ils illustraient alors par l’image de l’empoisonneuse contaminant le sang. D’où une situation particulièrement morbide et mortelle. L’imaginaire a bien agit sur la réalité puisque un nombre importants de cas de cancers ont été recensés au sein du personnel. Aussi l’utilisation des termes cadeaux empoisonnés prennent-ils tout leur sens et nous pouvons mieux comprendre l’importance de la fréquence du signifiant, utilisé huit fois sur trente phrases, quasiment un tiers du volume global du texte.

 

 

Une question de frontières floues

 

 

 

Par ailleurs, la situation de ce groupe de cadres a posé aussi la question des limites et des frontières qui lorsqu’elles ne sont pas clairement définies sont source de violence collective. En effet, les rôles de chacune des parties prenantes de cette institution n’étaient pas suffisamment clairs. De la direction générale à la directrice du service, en passant par les cadres et au reste de la hiérarchie, il apparaissait impératif de redéfinir, les missions, les rôles, les périmètres de responsabilité de chaque instance.

Sans délimitation claire de leur périmètre respectif de responsabilités et de leur influence, la gestion quotidienne devenait délicate et les situations de crise mettaient en difficulté toute la ligne hiérarchique accroissant leur impuissance. En effet, les salariés jouaient très bien de ces zones de flou à leur avantage, piégeant encore davantage les cadres. Les processus de violence s’accentuent à l’occasion de ces manques de définition claires des limites, chacun cherchant à prendre le pouvoir sur l’autre.

 

 

Cette notion de limites est illustrée symboliquement dans le conte par « A cette occasion, toutes les portes avaient été ouvertes. », thème non repris par ailleurs. Il est intéressant de noter que dans les faits les managers de l’institution ont très mal vécu le fait que s’étant fortement impliqués pour la création de Journées Portes Ouvertes pour faire connaître leur activité, au dernier moment la réponse d’une partie du personnel a été une grève qui a complètement interrompu le processus de rencontre avec le monde extérieur.

Au-delà d’un certain nombre de revendications, c’était l’occasion pour ces personnes de montrer leur insatisfaction en touchant les cadres sur un projet important auxquels ces derniers tenaient. Ainsi, cela permettait de toucher « le cœur » de l’institution dont nous avons précédemment dit qu’elle avait eu le « sang contaminé ».

La dynamique organisationnelle reposerait-elle sur le fait de continuer à dispenser le virus ?

Le processus s’inversait. Pendant des années la direction avait développé du poison et mis son personnel sous pression, aujourd’hui c’est ce dernier qui faisait subir à son management les mêmes désagréments.

Il deviendra utile de trouver les leviers de la gestion interne de la violence afin de pouvoir sortir de cette spirale infernale, expliquant au passage pourquoi les termes de machiavélisme et diabolique ont pu être cités dans la description de la situation.

Ensuite, on peut comprendre pourquoi l’ouverture sur l’extérieur n’a pas pu être possible. Ainsi, tant que l’intérieur n’était pas assaini, deux peurs étaient identifiables. Celle de diffuser à l’extérieur les dysfonctionnements internes et aussi celle d’être contaminé par l’extérieur. Celui-ci était vécu comme dangereux (public à problème qui réveillait les craintes des salariés) et comme concurrentiel (certaines associations apportant des prestations que l’institution aurait aimé pouvoir assumer).

Nous avons évoqué avec le groupe la notion de protection physique et symbolique par rapport aux pathologies du public qu’elle accompagne. Les problèmes vécus par leur « clients » éveillaient des peurs inconscientes (perte d’emploi, handicap, maladie grave) qui n’étaient pas toujours examinées et prises en compte et dont la matérialisation consciente de l’angoisse passait par la somatisation. Il manquait un espace et un lieu pour parler de ces craintes ce qui créait alors une violence pour les accompagnateurs et les cadres car il n’y avait pas de frontière entre le public et l’institution.

Il s’agissait d’un dysfonctionnement majeur qui accentuait le déséquilibre entre un Thanatos trop fortement représenté et un Eros atrophié.

Le fait de créer un groupe de pairs où la parole pouvait se poser pour traiter de ces difficultés a permis de restaurer une limite entre les « clients » et les personnes de l’organisation. Cela a restauré l’équilibre pulsionnel pour l’organisation. Elle était à même de pouvoir gérer les difficultés de ses clients car elle était suffisamment saine intérieurement pour le faire.

L’influence du contenu de l’activité sur les dysfonctionnements de l’organisation

 

 

L’observation du terrain démontre que la production de biens ou de services d’une organisation se retrouve dans les représentations et la construction symbolique de sa culture et de ses pratiques. Les organisations ont des modes de fonctionnement qui sont influencés par leur activité, c’est-à-dire par ce qu’elles produisent. Ainsi une entreprise qui produit de l’eau peut avoir des dysfonctionnements plus particulièrement axés autour des notions de flux, de fluidité, de circulation dans les échanges.

 

Ainsi dans l’exemple de cette institution, la santé, le soin et la fragilité des usagers était au cœur à la fois du métier, comme des pratiques et des dysfonctionnements majeurs de l’entreprise.

Le taux anormal de cancers développé au sein de l’institution laissait penser que l’état de santé du personnel était bien remis en cause. Les « clients » (venant de l’extérieur) étaient perçus comme le virus face au corps que constituait le personnel de l’institution, homogène en cette occasion et devant faire face à la maladie de son public. En fait, chacun à son tour devenait le virus de l’autre. L’altérité faisait peur et était perçue comme dangereuse et nocive.

Il devenait grand temps de comprendre le processus morbide à l’œuvre dans l’organisation, le rendre visible et ainsi conduire les acteurs de l’organisation à utiliser le patrimoine symbolique de l’organisation au même titre que les autres informations pour changer en interne comme vis-à-vis de l’extérieur. Et ceci en décidant de modifier consciemment les représentations de l’institution comme de son public. Il s’agissait de créer de nouveaux symboles faisant davantage référence à la vie. Cela faciliterait alors la capacité à changer, c’est-à-dire ne pas rester enlisé dans les craintes morbides des résistances face à la déstructuration du système mais bien plutôt à trouver les leviers de la transformation.

 

 

La manière de gérer le surplus de tension

 

 

 

L’institution ne sait pas gérer les tensions et les violences et elle réagit par différentes formes de fuites ; non-dit, évitement, affaires non-traitées ou autorité excessive et inadaptée. Le conte permet de mettre en exergue le fait qu’à la suite de chaque exercice excessif de l’autorité, le récit mentionne une interruption dans la cohérence du texte.

On peut alors comprendre le mécanisme des grèves comme soupape pour gérer une pression trop forte (par exemple l’excès d’autoritarisme). Leur déclenchement imprévisible s’illustre dans la phrase « il fait froid » faisant suite à « La Mère Michel furieuse convoqua les 7 nains. »

Ensuite le phénomène interruptif et imprévisible se répète : « Je préfère cela car les coups de pied au cul ça fait mal. » suivi de : « Et la neige se mit à tomber. » D’ailleurs les cadres décrivant les événements qui ont conduit aux grèves précisaient qu’elles faisaient suite à des abus de pouvoir (perçu) par le personnel. A chaque fois la réaction fut immédiate.

Nous rappelons que la demande initiale des cadres était justement de savoir comment anticiper les mouvements sociaux, et de lire les signes avant-coureurs. S’il manquait probablement un certain nombre de clés de lectures pour comprendre les phénomènes à l’œuvre dans ces crises, l’incapacité à les prévoir avait justement à voir avec le fonctionnement même de ce système organisationnel.

La compréhension de cette articulation entre abus de pouvoir et grèves donne des leviers pour apprendre à gérer la violence qui a besoin de s’extérioriser et faciliter l’anticipation des phénomènes de crise. Il s’agira de décider d’autres modalités managériales afin que l’organisation sorte de la répétition de la violence et de la loi du talion.

 

 

La possibilité de mobiliser l’énergie de vie

 

 

 

Parmi les autres éléments très significatifs de ce conte, nous reprendrons un thème dont l’idée nous en est venue en faisant l’observation du mode de fonctionnement du groupe. Nous avons noté comment la parole se libérait difficilement et qu’il était difficile de terminer un travail initié. Les participants ayant évoqué combien il était dur d’établir la confiance.[8] Nous trouvions qu’il y avait là encore un dysfonctionnement et l’effet de Thanatos.

Et c’est alors que la fin du conte nous a interpellée. Il se termine de la manière suivante : « Quel monde merveilleux. » suivi de « Fin. ». Il apparaissait assez surprenant de voir qu’à la suite d’une phrase aussi positive que « monde merveilleux » qui laissait présager une nouvelle dynamique,[9] cela puisse se terminer aussi brutalement par « fin ». Nous avons alors demandé aux participants comment se matérialisait le processus de vie dans l’institution et notamment du temps de la Grande Mademoiselle. Unanimement ils relatèrent que c’était l’ère de la terreur et qu’elle ne savait pas manifester de « chaleur humaine ». 

 

 

Après discussion nous en sommes venue à nous demander si ce surnom de Grande Mademoiselle ne véhiculait pas avec lui l’image de la stérilité, de l’incapacité à mener la vie jusqu’à son terme, induisant que cette personne était probablement célibataire et sans enfant. Evidemment la Mère Michel est la Grande Mademoiselle, c’est-à-dire l’image de la femme seule, acariâtre et qui plus est « maltraitante », terme important dans un contexte professionnel d’aide et de soin apportés à des personnes en difficulté.

Il semblait y avoir un lien entre sa « sécheresse » physique et l’effet de stérilité sur l’ensemble de l’organisation. Ce qui les avait empêché de pouvoir accoucher littéralement et symboliquement de la vie et donc d’actions concrètes menées jusqu’à leur terme. Cette directrice avait contenu et réduit la capacité d’initiatives et de créativité de l’ensemble de l’institution. 

 

 

Encore un facteur qui concourrait à l’inertie de l’organisation et qui la tirait radicalement vers Thanatos. Cette piste d’explication semblait faire sens et le travail fut alors orienté sur les symboles qui pouvaient être proposés pour apporter un nouvel élan managérial. D’où l’apparition du Père Noël comme porteur de vie, de cadeaux, d’espoir et d’une nouvelle dynamique, différente du modèle habituel de l’institution. Originalité matérialisée par l’association « Père Noël » et « santiags », il devenait le Père et apportait à l’organisation tout le poids de son rôle physique et symbolique.

 

 

Puis, nous avons mis en perspective la notion de crise de sens, la demande consistant à retrouver du sens dans l’action avec les problématiques de santé du public traité par l’institution. Un parallèle[10] surgissait entre la demande de sens et les pathologies constatées au sein même de l’institution.

Nous leur avons demandé si le lien que nous réalisions entre « sens » et « sang » était pertinent. Et s’ils voyaient une corrélation entre le nombre important de maladies mortelles au sein de l’entreprise, la nature du métier qu’ils effectuaient et leur capacité à se mobiliser dans la gestion des crises. Ce qui revenait à pointer l’importance de Thanatos se traduisant par des dysfonctionnements très mal vécus, des grèves aussi difficiles qu’inattendues, des tensions fortes entre les individus, le cancer très répandu et le fait qu’ils se sentaient démunis face à tout cela. Ils ne savaient plus comment réagir, comme s’ils avaient perdu leur énergie vitale.

 

 

L’énonciation de notre hypothèse a trouvé beaucoup d’écho parmi les cadres qui se retrouvaient dans cette lecture de leur situation. Le matériel symbolique recueilli avec le conte a permis de structurer la problématique morbide et le fait qu’ils étaient aux prises avec une inertie grandissante. Il a aussi facilité la recherche de solutions pour opérer un changement efficace et pérenne.

 

 

Les leviers de la transformation ou la mobilisation d’Eros

 

 

Comme nous venons de le voir la dynamique pulsionnelle d’Eros et de Thanatos est conflictuelle. Qui dit conflit dit Thanatos, puisque ce dernier est perçu comme générant agressivité et violence. Cependant il est aussi la manifestation, dès l’instant qu’il est dépassé du principe de vie. C’est à nouveau le paradoxe de l’opposition pulsionnelle. Ainsi lors du conflit entre les deux pulsions la conséquence pour l’individu ou l’organisation est d’être bloqué, aux prises avec l’inertie. L’énergie vitale est liée à l’énergie de mort et cela crée deux forces contradictoires en tension et donc blocage. D’où le stress lié à la tension, la fatigue consécutive au conflit des forces et la dépression liée à l’inertie que le blocage entraîne. Alors le sujet comme l’entreprise sont dans l’incapacité à changer et ils se réfugient dans l’espace connu et rassurant du passé et des habitudes. On dit alors d’eux qu’ils résistent alors qu’ils luttent intérieurement sans toujours en avoir conscience entre ces deux principes premiers de vie et de mort.

 

 

La question qui se pose est comment retrouver la dynamique de vie ? Il va falloir contacter à nouveau la volonté de transformation qui là encore illustre la dialectique paradoxale des deux pulsions. Ce qui signifie qu’Eros va bien donner cette impulsion de vie, cette volonté à sortir du marasme alors même que cette transformation va engendrer des déstabilisations qui sont elles plutôt du ressort de Thanatos.

C’est pourtant bien ce dialogue « mature » des deux pulsions qui va permettre de dépasser les obstacles, de sortir de l’ornière et de continuer à avancer. Et c’est tout le travail de l’accompagnement au changement qui va permettre de gérer ces apparents paradoxes et de dépasser les tensions liées à l’opposition des pulsions.

Il va tout d’abord s’agir de faire contacter à l’individu, à l’équipe ou à l’organisation sa pulsion de vie, c’est-à-dire cette expression conscientisée du Ca, ou cet Etat Enfant[11] socialisé, de manière à puiser dans ce réservoir de changement et trouver la dynamique d’une transformation continue. Cette prise de contact avec la libido personnelle et collective permettra de focaliser l’énergie et les actions vers la vie et non plus vers des processus violents de destruction. Il s’agira alors de mobiliser cette capacité à agir pour l’orienter vers la recherche pragmatique de solutions afin de construire quelque chose de nouveau, de viable, de pérenne et de « sain ». Ceci aura alors pour conséquence de renforcer la confiance en soi du sujet comme du système.

Pour ce faire, il sera alors essentiel de rendre explicite et visible tous ces mécanismes, de faire comprendre la dynamique morbide de l’inertie afin de permettre aux acteurs de l’entreprise de décider de se mobiliser sur la dynamique créatrice de la vie.

Ce qui se traduit par le fait d’expliquer aux personnes leur malaise, rendre les processus nocifs compréhensibles, notamment à parti des clés d’entrée symboliques, comme le conte. Puis identifier de nouvelles modalités de fonctionnement et repenser les moyens pour les piloter dans la durée. Ce qui va entraîner de nouvelles attitudes. Il s’agira alors de les renforcer par différentes méthodologies d’ancrage.

Le changement de fonctionnement du système qu’il soit individuel ou collectif étant une étape délicate et fragile, le rôle du coach sera alors essentiel pour encourager les décisions et les comportements nouveaux et reconnaître les progrès parcourus.

 

 

C’est souvent là que les organisations oublient de continuer leur accompagnement et s’interrompe une fois le début de la mécanique lancée. C’est alors au coach de suffisamment expliquer les modalités de son travail ainsi que la dynamique instinctuelle sous jacente à tout processus psychique humain afin que les acteurs comprennent que s’ils arrêtent trop tôt leur coaching ils peuvent saboter leur réussite et l’efficacité de la dynamique initiée.

 

 

En conclusion

 

 

Le processus de transformation individuel ou collectif est bien évolutif, il s’inscrit dans le temps et se décline par étapes. Il est important de le rendre visible, d’en expliquer sa dynamique et les freins ou obstacles à chaque stade afin de rendre les acteurs d’une telle intervention autonomes et matures dans leur décision d’évolution.

 

 

L’exemple cité est une illustration de l’accompagnement au changement qui peut être fait dans une entreprise qui connaît des difficultés voire un climat violent. Un certain nombre d’éléments se retrouvent assez systématiquement ; tels que les non-dits, la méfiance, les peurs de s’exprimer, voire de s’opposer face à l’autorité et du coup une très grande inertie et un sentiment d’impuissance à faire changer les choses. Les différents dysfonctionnements développent les résistances au changement et font basculer l’organisation du côté de Thanatos. Prise au piège de l’inertie, c’est alors qu’elle exprime son besoin d’obtenir de l’aide. Il est alors essentiel de pouvoir restaurer l’équilibre pulsionnel au sein des personnes comme de l’organisation en leur redonnant les ressorts vitaux de la parole, de la confiance et d’oser entreprendre, agir et créer.

 

 

Accompagner les transformations du sujet comme de l’organisation a pour objectif de rendre ceux-ci davantage autonomes et que les changements opérés soient aussi bien possibles pour tous que pérennes. Ceci permet également de visiter en conscience les processus pulsionnels à l’œuvre dans l’entreprise et d’identifier tout ce qui peut contribuer à développer de la violence, de la destruction et de l’inertie. Ceci donne alors à l’organisation comme à ses acteurs une meilleure maîtrise des processus humains et les modalités de construire un système social vivant, capable d’évoluer constamment sans s’enfermer dans des peurs ou des dysfonctionnements encourageant stagnation et résistances.

 

 

Christine Marsan.

Psychologue et coach.

 

 

 

 


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Published by Christine Marsan - dans Psychologie
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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

TRANSFORMATION ET RUPTURE

Pour que la transformation ne soit pas qu’une rupture, il est tant de rassurer le moi et de pallier le moi carentiel individuel et collectif[1].

Christine MARSAN

 

 

 

Résumé :

 

 

 

Le titre Transformation et Rupture du congrès induit que l’un découle de l’autre, en tous cas leur interdépendance est indéniable. Je voudrais présenter au travers de ma démonstration comment la situation de rupture que certains managers vivent aujourd’hui peut les conduire ou non vers la capacité à savoir se transformer et faire évoluer leur environnement.

Je postule que l’évolution de la société favorise le délitement social, qui a notamment pour conséquence la moindre intégration individuelle et collective des normes, structures et limites et qui expliquerait partiellement l’augmentation de pathologies états-limites. Ces éléments ont des incidences sur les modalités managériales, c’est-à-dire que les managers ont à gérer des situations de plus en plus violentes et stressantes qui peuvent les fragiliser. Mon hypothèse c’est que si les managers sont constamment menacés et s’ils n’ont pas une structuration psychique suffisamment forte cela peut les amener à gérer avec d’autant plus de difficultés les impondérables, les changements et surtout les transformations et les ruptures.

Comment accompagner les managers pris en tenailles ? Ce sera l’ouverture que je souhaite réaliser avec cet article : à la fois en proposant quelques pistes et aussi en les soumettant à la discussion.

 

 

Argument :

 

 

 

Les origines de la pression que subissent les managers :

 

 

 

Il est observable que de plus en plus de managers ont du mal à assumer leurs fonctions et qu’ils vivent une tension sans cesse accrue. Le contexte économique de la mondialisation nécessite des performances toujours plus importantes, ce qui entraîne que chacun dans l’entreprise doit déployer davantage d’efforts et de mobilisation. La course aux meilleurs résultats, aux profits accrus et aux marges extraordinaires pour satisfaire les actionnaires, la bourse et assurer, in fine, la pérennité de l’entreprise ont pour conséquence des demandes toujours plus importantes de performances internes. Les objectifs sont sans cesse réévalués, on parlait il y a quelques années d’excellence, aujourd’hui « extraordinaire » est devenu banal. La normalité n’a plus le droit d’exister.

Cette demande de résultats spectaculaires toujours renouvelée, sans laisser ni répit, ni accalmie repose, notamment sur les épaules des managers. Ils doivent, d’un côté, assumer des rôles et des fonctions différents en nombre croissant, et de l’autre, être spécialistes de plusieurs domaines à la fois. L’entreprise n’en est pas à une injonction paradoxale près.

 

 

De plus, ils gèrent des équipes parfois plus importantes qu’auparavant du fait des différentes restructurations qui ont souvent, entre autres conséquences, de limiter les lignes hiérarchiques. La pression des résultats sur leurs épaules et très forte et les événements du 11 septembre n’arrangent rien. A une récession annoncée, on observe une situation économique fragile et en repli qui rend difficilement atteignables les résultats visés. Néanmoins, les directions générales sont impitoyables, pour obtenir le minimum d’impact négatif de la récession, elles exigent que la pression soit maintenue.

 

 

A cela se rajoute la gestion quotidienne des inquiétudes des collaborateurs, frustrés, soucieux de leur futur et des conditions à venir. Compte-tenu des vagues importantes de licenciements dans des domaines aussi divers que la téléphonie et les nouvelles technologies (Alcatel), l’aéronautique (Boeing), les compagnies aériennes (Swissair), le tourisme (Club Med), l’électroménager (Moulinex), le textile (Marx and Spencer, C&A) et autres pans d’activités (Bata), le personnel comme les cadres se sentent fragilisés et inquiets sur leur sort. La société entière se sentant touchée par la baisse de consommation, chacun, en tant que client a peur et de fait, sort moins, voyage moins et épargne « au cas où ». Nous ne rentrerons pas dans les détails, mais nous voyons bien combien la situation aboutit à un cercle vicieux.

 

 

Et pour finir, sans être pour cela exhaustif, l’exigence de mobilité constante des cadres les place dans une position fragile. L’éphémère prime sur les repères, les ancrages sont difficiles et ces constantes mutations coupent les liens sociaux et créent des ruptures douloureuses et nuisibles tant pour l’individu que pour l’entourage sans qu’aucun ne soit à même d’assumer le processus inhérent à toute séparation.

 

 

Tout ce préambule pour montrer combien les pressions, les tensions et les sources de stress sont fortes pour les managers.

 

 

 

 

L’évolution de la forme du stress : changement de nature et de fréquence :

 

 

 

Evoquer le stress n’est certes pas récent, les courants épidémiologiques anglais ou nord-américains en parlent déjà depuis les années 1975-1980[2]. Par contre, ce qui est totalement contemporain et qui correspond bien à « l’air du temps » c’est la cristallisation des pensées et des différents courants parlant de souffrance au travail[3], de stress et de tensions dues au contexte professionnel et notamment par le travail de Marie-France Hirigoyen[4] dans son ouvrage sur le Harcèlement moral. Elle a su parler, à un moment déterminant, d’un fait observable depuis longtemps mais qui a pris une dimension particulière depuis ces quatre à cinq dernières années.

L’évolution significative de la société était prête à entendre parler du phénomène et M.F. Hirigoyen a bien cristallisé courants théoriques et tendances sociétales.

Evidemment, il est assez difficile de savoir si les cas de harcèlement moral sont en réelle augmentation, car dès que l’on se met à nommer un phénomène, à la fois « tout » s’y raccroche, pêle-mêle et aussi nombre de cas ignorés jusque là trouvent désormais un qualificatif pour les définir et leur permettre de s’exprimer. « Le harcèlement, tous le disent, n’est cependant pas une nouveauté : il y a toujours eu des bouc-émissaires et des souffre-douleur au travail. Ce qui serait nouveau, c’est l’ampleur du phénomène couplée à une moindre tolérance des salariés et à l’émergence de leur parole sur cette souffrance. » Claudine Supiot. Sociologue au centre ESTA.[5]

 

 

Ce stress, cette pression liées au travail ont notamment été mis en exergue par les médecins du travail qui notent une augmentation significative des pathologies liées au contexte professionnel et un accroissement des arrêts maladie pour cause de dépression, par exemple. Ces observations sont relayées par les soins apportés par les psychosomaticiens[6] en consultation à l’hôpital et en consultation privée. Ces somatisations ont considérablement augmenté ces dernières années et ce qui montre bien que l’on a dépassé le simple inconfort existentiel de certains pour déboucher sur un véritable phénomène de société. La nature des pathologies comme la jeunesse des patients pose indiscutablement question.

 

 

Si l’on peut considérer que le stress est plus significativement observable, il est également possible que sa nature ait évolué et dans tous les cas, c’est, d’une part, sa « quantité et sa fréquence » qui pose problème et d’autre part, la capacité de chacun à y faire face qui fait aujourd’hui la différence.

Il semble évident que les personnes dans l’entreprise et les managers, en particulier, ont de plus en plus de mal à gérer les excès d’excitation psychique par une extrême difficulté à canaliser cette énergie psychique en ébullition. Ce trop plein se déverse alors le plus souvent en somatisations mais aussi en passages à l’acte.

 

 

Par ailleurs, on observe qu’un nombre croissant d’individus a une plus grande difficulté à supporter la frustration et les contrariétés. Tandis que les pressions s’accroissent au sein des entreprises, si les managers ont plus de mal à gérer leurs frustrations, alors la rupture menace autant le système psychique de l’individu que l’équilibre social du collectif.

 

 

 

 

Les composantes d’une évolution de la société et ses conséquences sur la constitution psychique de l’individu :

 

 

 

La sociologie met en évidence avec le changement de paradigme de société, la manifestation d’une certaine violence, en constante émergence et dont on peut supposer qu’elle revêt une fonction de dérégulateur / régulateur social. Concrètement, à la suite des travaux de Michel Maffesoli, la modernité semble laisser le champ libre à la post-modernité. De quoi s’agit-il ? la modernité est ce paradigme du progrès construit à partir de la Renaissance et structuré avec la pensée classique des Lumières faisant l’apanage de la raison, de la science et se proposant de donner les moyens rationnels pour réaliser le bonheur de l’humanité. Les barbaries répétées notamment du XX° siècle ont sérieusement ébranlé le modèle perfectionniste et scientifique au point que le paradigme de la post-modernité est devenu une réalité observable du social. Les atteintes faites à l’intégrité de l’Homme ont conduit le social à se rebeller contre l’ordre établi et récemment mai 68 a fait voler en éclats les deniers paravents moraux et autres structures sociales faisant corps et cohérence. Alors petit à petit la société a commencé à se disloquer, se fragmentant, soumise aux lois du consumérisme, de l’éphémère et l’immédiateté, l’homme s’est enfermé dans l’individualisme s’éloignant insensiblement des normes, des règles, des principes structurants de la société (mythes, rites). L’immanence  a balayé le transcendantal mais l’homme reste éminemment culturel et ne peut vivre sans sacré ni religieux.

Ces dans ces conditions que la post-modernité est observable. Elle se caractérise par l’éphémère, par des regroupements occasionnels et fusionnels, où seuls les affects se réalisent. Ce sont davantage les tribus qui se reconnaissent entre elles et qui caractérisent la société plutôt que jadis les communautés pérennes et organisées sur un sens et des valeurs partagées. La post-modernité décrit une société en mutation, où le langage est quasiment absent et où le collectif se réunit autour d’évènements, de sensations et d’esthétique. Et c’est en cela que cette évolution fait rupture avec la modernité.

Au-delà de la description, ce délitement du social et cette fragmentation de la société posent aussi la question de l’altérité et place le sujet en position individualiste et non plus en relation à autrui.

 

 

L’évolution des structures de personnalité :

 

 

 

On peut alors faire un parallèle entre évolution de la structuration sociale (ou plutôt déstructuration) et l’apparition d’un nombre croissant de structures de personnalité, dont la caractéristique principale est une fixation à des stades archaïques du développement du processus de maturation de la personne.

 

 

La psychanalyse note d’ailleurs le changement significatif des structures de personnalité auxquelles elle a affaire dans sa pratique. Le temps des névrosés est révolu !

 

Elle constate une augmentation significative de patients manifestant des pathologies narcissiques (pervers narcissiques, narcissiques mégalomaniaques et dépressifs narcissiques).

Le narcissisme (primaire) se décrit notamment par des carences affectives liées à la toute petite enfance conduisant à supporter difficilement la frustration (initialement des manquements de la mère). Ce qui est aussi typique du narcissique c’est son rapport au temps, quelque peu bloqué dans le processus cognitif de pensée magique, il se situe soit dans l’immédiateté, soit il n’a pas du tout conscience du temps, supposant que tout est éternel.[7] IL n’a pas totalement intégré les principes de ré&laité et conduit son environnement à vivre à un rythme effréné.

En ce qui concerne le narcissique mégalomaniaque, il est toujours aux prises avec son omnipotence archaïque et fait preuve alors en tant qu’adulte d’une toute puissance qu’il utilise, soit pour lui-même ambitionnant des objectifs grandioses, soit, dans la structure perverse en cherchant à dominer totalement autrui quitte à le détruire.

 

 

En quoi est-ce que cela pose problème ?

En effet, dire que la société comporte un certain nombre de personnalités narcissiques n’est pas original puisqu’il y en a toujours eu. Ce qui l’est davantage, par ailleurs, c’est leur nombre croissant et le parallèle intéressant que l'on peut faire entre l’évolution de la société qui se fragmente avec comme corrélat l’augmentation significative de la violence et l’évolution des structures de personnalité dites « états-limites ».

Dans les deux cas on observe un phénomène psychologique de fixation au stade de développement narcissique primaire ave comme caractéristique principale la non réalisation de la relation d'objet. D’où la difficile gestion d’une part de l’altérité et aussi de la séparation en général.

 

 

 

Une des causes d’émergence du nombre croissant de narcissiques :

 

 

 

Une caractéristique sociétale importante à prendre en considération pour expliquer ce phénomène croissant des pathologies narcissiques, c’est la conséquence d’une éducation permissive qui avec la libération sexuelle a vu la structuration sociale et psychologique devenir plus permissives.[8] Le développement psycho-sexuel de l’individu ne peut plus se faire sur l’organisation autour du complexe d’Œdipe et de sa résolution. C’est pourquoi le « nombre » de névrosés diminue et celui des structures narcissiques, par exemple, augmente.

 

 

Le problème que cela pose, c’est celui du moi. Il est alors dit « carentiel », car il manque de l’étayage suffisant pour être « fortement » structuré, cela explique toutes les violences et les passages à l’acte ( à comprendre autant au sens clinique que psychosocial) que l’on observe dans les entreprises.

Dans le cas de personnalités dites névrosées comme l’hystérique ou l’obsessionnel, le moi s’est suffisamment structuré, il est alors assez fort pour supporter la frustration et assurer correctement les refoulements de ses pulsions. Dans le cas d’une personnalité narcissique, si l’intelligence de la personne est parfaite, le développement cognitif s’étant fait normalement il n’en va pas de même pour le développement affectif. La personne ne peut pas accéder au stade de la résolution du complexe d’Œdipe car elle reste bloquée au niveau du développement de la relation d’objet et d’ailleurs elle ne peut la mettre que très partiellement en place. Ainsi, si le stade objectal est passé de manière peu satisfaisante, cela a des conséquences sur l’orientation de l’énergie de la libido qui, mal canalisée, devient plus importante que celle du moi et ce déséquilibre se traduit, notamment par des somatisations. L’énergie de la libido si elle ne peut pas s’orienter vers l’objet va effectuer un « retour sur le moi » et expliquer tant la difficulté à aimer qu’à simplement respecter l’autre.

 

 

 

 

En quoi le fait que nombre de managers manifestent des signes évidents de pathologies narcissiques pose-t-il un problème ?

 

 

 

Nous pouvons tout d’abord distinguer deux grandes familles de pathologies narcissiques, celles relatives au moi grandiose, dont « souffrent » certains dirigeants d’entreprise, s’accompagnant d’une non prise en compte de l’autre et d’un sentiment de toute puissance qui les poussent à être exigeants vis-à-vis d’autrui comme ils le sont avec eux-mêmes, sans prendre en considération justement la différence avec autrui.

L’autre pathologie narcissique bien identifiée est celle liée à l’idéal du moi amenant des étudiants et par la suite des managers et surtout des dirigeants à devenir des drogués du travail. Initialement animés par le besoin de plaire à leurs parents et n’y parvenant que par un travail fourni énorme et l’ambition de réussir, ils deviennent des adultes intransigeants et ne comprenant pas que les autres ne puissent pas fournir un effort similaire.

Dans les deux cas ces dirigeants vont avoir une exigence extraordinaire vis-à-vis de leur entourage et de leur personnel ce qui génère alors les stress et les tensions dont nous avons parlé.

 

 

La réponse sociale à ces tensions et agissements mégalomaniaques et exigeants sont des violences telles que les récentes manifestations des salariés de Moulinex, menaçant de faire exploser l’usine s’ils n’obtenaient pas gain de cause dans les négociations et ayant fait dors et déjà brûler un entrepôt. Nombre d’autres entreprises aux prises avec des décisions radicales de licenciement ou de dépôts de bilan constatent des manifestations de violence similaires. Ces violences pourraient être qualifiées de « délinquance professionnelle », nouvelle forme de délits, qui apparaît comme une dialectique entre les moi carentiels des dirigeants et du personnel. Les passages à l’acte ont pris alors le pas sur le dialogue.

 

 

Le danger de ces moi carentiels c’est que soit, ils expriment directement la violence, soit, ils en génèrent et ils participent à la déstructuration de la société. De plus, ils amènent les personnes ayant des structures de personnalité « névrosées » à vivre très difficilement ces tensions et ces souffrances constantes. D’où les somatisations en tous genres et de plus en plus dramatiques pour les sujets traumatisés, malmenés, voire harcelés.

 

 

L’autre n’étant plus considéré comme une autre personne justement, mais comme un objet partiel, il ne devient plus alors que le prolongement de soi-même, d’où le manque de perception pour les narcissiques de leur agression vis-à-vis d’autrui. Leur toute puissance les conduisant à manifester leur mégalomanie, ils entraînent le reste de l’entreprise dans la souffrance et le harcèlement, parfois en totale méconnaissance du phénomène et parfois avec jouissance.

 

 

La conséquence dans le champ managérial :

 

 

 

Le problème que pose le nombre important de narcissiques dans le champ du management est au moins triple à mes yeux :

-         somatisations,

-         difficulté à reconnaître l’altérité, risques de comportements excessifs et irrespectueux dans les relations,

-         difficultés à supporter le stress et la frustration, comme les blessures narcissiques.

 

 

Comme nous l’avons vu, plus la pression économique s’accroît plus on observe une exagération simultanée des deux phénomènes : augmentation de la pression des entreprises et plus grandes difficultés à supporter le stress par les individus. L’issue est alors pour nombre de personnes de se réfugier dans la somatisation, dépourvues d’outils et de moyens pour réagir contre ces tensions excessives. De plus ces archaïsmes renvoient chacun aux siens propres et sont facteurs d’une remontée de l’angoisse que chacun, gère alors comme il peut.

 

 

Par ailleurs, l’évolution croissante de personnalités présentant des pathologies d’états-limites ou carrément psychotique ne permet pas de pouvoir s’adapter à des organisations aux frontières floues, à l’autorité diluée et aux flux décisionnels diffus. Cette situation est d’ailleurs carrément anxiogène et peut même développer une tendance accrue aux passages à l’acte. Il est nécessaire d’avoir une structuration psychologique suffisamment forte pour être capable de proposer soi-même des structures de fonctionnement à son entourage, et mobiliser ses ressources internes pour entreprendre, pour travailler de manière indépendante et autonome.

 

 

 

 

Tout ceci nous amène à considérer le sort de certains managers et employés, « névrosés» qui semblent pris entre plusieurs feux. Ils subissent d’un côté, la pression exercée par ces patrons narcissiques, mégalomanes, abusant de leur toute puissance et de l’autre, la violence à fleur de peau dans la société et les rues entrant petit à petit dans les organisations et enfin celle socialisée régnant dans les entreprises. Alors face à ces violences subies, il ne reste plus que des somatisations, faute d’exutoire pour exprimer leur souffrance et leur mal-être.

 

 

Ce qui nous conduit à réaliser un premier constat. L’augmentation significative de la violence qui entre directement dans les entreprises ne peut plus être réglée par la seule gestion quotidienne des conflits, de nouveaux outils sont nécessaires.

 

 

Le deuxième constat est que cette fragilité structurelle des uns et conjoncturelle des autres les rendent d’autant plus difficilement aptes à conduire des transformations et des changements significatifs.

Pour faire évoluer un individu, une équipe, a fortiori, une organisation, cela implique d’avoir un moi « fort » qui puisse gérer les contradictions d’une situation de transformation, inconfortable, parfois démotivante, inmaîtrisable. Il s’agit également de pouvoir faire le deuil du passé et parfois d’assumer les frustrations et les inquiétudes de l’inconnu et de l’incertain. D’autant que le deuil amène souvent à faire des régressions et à revisiter des phases de développement psychoaffectif archaïques et pour parvenir à les traverser en revenir à un stade d’acceptation et de maturation, il est essentiel d’avoir une structure psychique interne solide qui permette ces allées et venues sans pour autant que le sujet reste fixé à un stade antérieur de maturation sexuelle.

Autant de turbulences que des personnes ayant des moi fragiles auront du mal à assumer.

 

 

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les demandes officielles d’accompagnement au changement et de formation au changement diminuent.[9] Les cadres et les managers préfèrent et de loin travailler sur les conflits que sur le changement, en France en tous cas. Même si nous avons un patrimoine culturel fort en matière de conflit (social), il est néanmoins notoire que nous avons une capacité à changer largement moins développée que d’autres cultures.

Il existe en effet, un grand plaisir à venir se confronter à l’autre en situation « d’apprentissage » de résolution de conflit, le plaisir de la joute et du rapport de force sont alors indéniables. Tandis que prendre la responsabilité du changement mobilise beaucoup de ressources internes, notamment affectives qui pour certains maintenant apparaissent comme trop difficiles à réunir pour y parvenir.

 

 

Pourtant pour dépasser violence et conflits, il est impératif d’avoir les capacités à changer, au moins au niveau individuel et remettre en question ses modes de fonctionnement afin de faire d’autres choix permettant alors de moins subir et d’aborder de nouveaux comportements, entre autres moins agressifs et nocifs pour autrui.

 

 

Conclusion :

 

 

 

En guise d’ouverture, je suppose qu’il va être nécessaire « d’équiper » les managers de nouveaux moyens de réponse à ces violences continues. Je crois qu’aujourd’hui les managers sont d‘une part outillés pour répondre davantage à des problématiques de névrosés ayant affaire à des nécrosés que pour réagir et lutter soit à des personnalités « états-limites » soit aux violences que les narcissiques font subir à leur entourage.

Ce qui m’amènerait, très prudemment, à envisager quelques pistes, que j’entends valider sur le terrain dans les prochains mois.

Premièrement, je postule qu’une connaissance détaillée des principes de la psychologie et de la psychopathologie devrait faire partie du patrimoine de culture générale de chacun. Notre domaine d’intervention étant l’entreprise, restons-y et alors, pourquoi ne pas informer et former les managers et le personnel à ces notions, afin que le savoir soit partagé ce qui permettrait tout d’abord une meilleure compréhension des relations humaines, des mécanismes relationnels et des besoins de chaque type de personnalité. Trop de méthodes reposant sur les névrosés, apportent des solutions qui sont quasiment inverses à ce qui serait nécessaire de faire face à des personnalités état-limites. Ce qui m’amène à le deuxième action. Il pourrait être intéressant de réfléchir avec les DRH sur les modifications des conventions collectives, au moins de chaque entreprise, pour envisager des règlements spécifiques tenant compte des évolutions de la société et des comportements « asociaux » de certains.

Puis des solutions pourraient être développées avec les managers, certaines orientées pour les personnes « névrosées » et d’autres pour les personnalités « états-limites ».

Un autre point important me semble de sensibiliser les managers au processus de deuil, et pas par une simple sensibilisation théoriques mais par un réel apprentissage du dépassement des petits et moyens deuils quotidiens pour justement pouvoir gérer et assumer les changements continus de l’existence et dans les organisation. Ceci permettrait alors à chacun de se sentir plus équipé et davantage mature à conduire ou accompagner, transformations, ruptures et évolutions.

 

 

Donc, en conclusion, il me semble important de diffuser l’information et la connaissance psychologique et psychopathologique, non pas pour étiqueter les autres, mais pour que cela devienne une compétence accru qui permette la gestion des différents types de personnalités.

L’autre élément serait alors de trouver les méthodes de gestion des personnes en fonction des types de personnalités justement.

Et revoir les règlements internes des entreprises pour gérer incivilités et comportements asociaux.

Enfin, de manière plus générale il s’agira de restaurer du sens, du symbole et de la loi pour rendre plus culturelle et donc plus humaine, l’entreprise et ses acteurs qui ont vu disparaître leur humanité sur l’autel du profit.

Bibliographie :

 

 

 

BERGERET J. La violence fondamentale. Dunod. Paris. 2000.

DEJOURS C. Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Coll. Points. Editions du Seuil. Paris. 1998.

DEJOURS C. Travail, usure mentale. Bayard. Paris. 2000.

HIRIGOYEN, M-F. Le harcèlement moral. La violence perverse au quotidien. Pocket. Syros. Paris. 1998.

MAFFESOLI, M. Le temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse. Table Ronde. Poche Essais ; Paris. 2000.

Marty, P. Les mouvements individuels de vie et de mort. Payot. Paris. 1976.

Stora, J.B. Quand le corps prend la relève. Stress, traumatismes et maladies somatiques. Paris. Odile Jacob. 1999.

 

  

 

Christine Marsan

 

 


[1] Moi carentiel en référence à Pierre Marty, moi carentiel collectif en référence à Carl G. Jung et Jean Bergeret.

[2] Référence au Professeur Cooper exerçant à Manchester, par exemple et ayant publié des articles dès les années 1975 sur le sujet.

[3] Christophe Desjours. Professeur au CNAM.

[4] On peut noter que les travaux de Christophe Desjours et de Marie-France Hirigoyen sont parus à la même époque, on peut y voir la réalité d’un fait social observable d’importance.

[5] Claudine Supiot. Un objet nouveau pour les syndicats. In Le harcèlement moral. Dossier de Cultures en mouvement. N°48. Juin 2002.

[6] Pychosomaticiens d’inspiration analytique.

[7] Illusion de beauté éternelle.

[8] En référence aux ouvrages de Jean-Benjamin Stora.

[9] C’est un constat que je partage avec plusieurs collègues, il est classique de dire « on ne peut pas proposer aux dirigeants des remises en cause ». Et ce point m’a toujours fascinée surtout si je le compare avec un pays comme les USA, où nombre de dirigeants justement ont tout à fait intégré le changement individuel dans leur cursus professionnel. Au-delà de « l’exception culturelle », il y a aussi quelque chose à voir avec l’impossibilité pour des personnalités narcissiques d’envisager de changer et pourtant, il est fort difficile qu’un changement significatif prenne dans une organisation si les dirigeants ne s’appliquent pas à eux-mêmes les principes du changement. Ceci pose une vraie question sur la capacité des dirigeants à conduire les transformations et les évolutions de leurs entreprises.

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Published by Christine Marsan - dans Psychologie
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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

Une panne à concevoir le futur ?

 

Le chaînon manquant de la pensée stratégique.

 

 

 

Christine Marsan

Juillet 2005

 

 

La meilleure façon de prédire l'avenir, c'est de le créer.

 

Peter Drucker

 

 

 

Nous avions, depuis quelques temps, déjà mis l’accent sur le changement inévitable de paradigme, cette notion est en train enfin de rentrer dans tous les esprits, les sociologues de tous horizons en faisant à présent l’écho.[1] Plus nombreux sont les relais pour un même phénomène et plus sûre est l’imprégnation de cette évolution dans les mentalités. Le concept devenant alors partie de la réalité quotidienne, le désir d’agir suit.

 

 

Donc l’évidence est bien que deux paradigmes de société s’affrontent aujourd’hui. L’ancien, moderne, toujours dominant qui repose sur le progrès et sa promesse de bonheur généralisé passant par la technologie, l’économie telle que nous la connaissons et sa cohorte de contraintes et de désillusions (consommation à outrance qui rend les personnes dépendantes et pas forcément heureuses).

Le nouveau paradigme lui est en émergence. Certains paramètres balbutiant montrent un besoin de définir autrement les modalités de notre quotidien (place de l’homme dans la société, rapport à autrui, au travail, aux institutions, etc.). Tout ceci est à redéfinir, l’ancien modèle ne satisfait plus mais le nouveau ne parvient pas encore à se définir.[2]

 

 

Et dans l’intervalle c’est le sentiment de chaos, l’entre-deux paradigmatique, décrit par certains comme post-moderne. Il se caractérise par une difficulté à concevoir le paradigme suivant, englués que nous sommes dans le fond ou le creux que l’on pourrait qualifier de matriciel. Ce qui nous conduit à faire un parallèle avec les eaux primordiales des temps des origines mythologiques, que l’on nomme aussi soupe chaotique où rien n’est encore précisément défini. Tout est en germe, tout est à venir, la vie est là fourmillante, mais encore en désordre. D’où les phénomènes de violence liées au délitement des repères anciens et au manque de structure et de clarté des nouveaux. Il est alors question d’identifier les fils qui vont permettre de dénouer la pelote des vitalités informes de manière à pouvoir créer de nouvelles opportunités, une renaissance de notre société.

Rôle principalement assigné à tous ceux qui sont en charge de prospective quel que soit leur domaine d’application.

Paradigme moderne s’essoufflant

 

Nouveau Paradigme en émergence

Entre-deux paradigmatique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


En quoi ce nouveau paradigme est-il inquiétant ?

Il conduit à redéfinir à nouveau la place de l’homme dans l’univers et l’avancée scientifique qu’elle soit dans le domaine de la physique ou des sciences de l’homme ne va pas dans le sens de l’égocentrisme. Bien au contraire. Nous sommes touchés par le relativisme et nous devenons un élément toujours plus minuscule de l’ensemble, presque un accident de parcours dans le processus du vivant.

Alors nous pouvons nous demander quelle est la conséquence d’une telle prise de conscience dans notre quotidien et dans nos mentalités. Et il est alors moins surprenant de voir des crispations égotistes et des excès de narcissisme[3] fleurir un peu partout et en parallèle un état dépressif quasi généralisé. Il est toujours difficile de prendre conscience que nous représentons encore moins que ce que nous nous imaginions. Nous sommes passés du centre de l’univers (avant les révolutions de Copernic et Galilée) à prendre conscience que nous ne sommes qu’une parcelle infinitésimale de l’ensemble.

 

 

L’entre-deux paradigmatique se traduit aussi par toutes ces secousses sociales, tout du moins en France, qui ont eu pour conséquence d’ébranler un certain nombre de vérités établies. Notamment depuis 1968 qui a remis en cause le paradigme de l’autorité.

Et depuis les hommes et les femmes se cherchent, chacun tentant de se construire ou de se reconstruire au gré des fluctuations des institutions sociales qui se modifient et des rôles sociaux qui évoluent également.

Le féminisme a radicalisé la position féminine, beaucoup de femmes se sont prises pour des ersatz d’hommes en cherchant à s’affirmer et à prendre une position dans un monde économique aux valeurs et critères masculins. A présent qu’elles ont « volé » la culotte aux hommes, ceux-ci sont à la recherche d’une nouvelle identité, détachée de la fonction du Père, trop longtemps assumée, et bien souvent contre leur gré.

Il est alors question pour chacun de retrouver une place existentielle et sociale et de redéfinir leur rôle autant comme acteur social que comme appartenant à un genre défini masculin ou féminin.

 

 

Cette nécessaire recomposition des repères que l’on peut voir se profiler dans d’autres domaines de la société (économique, écologique, scientifique, politique, etc.), illustre bien cette conclusion des avancées scientifiques et notamment de la physique quantique ayant relativisé la place de l’homme dans l’univers.

 

 

Nous sommes face à une complexité accrue, produit des progrès scientifiques, technologiques et des conséquences économiques et politiques (notamment la mondialisation) et dans la nécessité de prendre conscience de notre relativisme. C’est pourquoi nous sommes dans cet entre-deux paradigmatique, et pour beaucoup coincés dans le creux, par manque de compréhension globale des phénomènes et du coup de visibilité pour en sortir.

 

 

Quelle incidence pour les entreprises, leurs dirigeants et le management dans sa globalité ?

 

 

Une panne à pouvoir concevoir le futur, à élaborer une vision et une stratégie à long terme. Certains, avec raison, suggèrent de passer par la créativité pour relancer la dynamique prospective (H. de Jouvenel, Futuribles), toutefois, il nous semble qu’il est, au préalable, essentiel de pouvoir travailler encore en amont sur l’imaginaire qui sous-tend toute créativité.[4]

Pourquoi ?

Nous constatons que nous avons l’imaginaire sec et que de ce fait nous sommes à cours d’idées. Notre société française se distingue par sa capacité à dire NON quasiment à toute nouvelle proposition qu’elle soit politique ou sociale. Le non prime.

Si les psychanalystes ont depuis longtemps démontré que la créativité trouve l’une de ses racines dans la rébellion psychique qui lorsqu’elle est dépassée, sublimée, canalise son énergie vers la création. Aujourd’hui, la rébellion n’offre plus la dynamique des boucles de rétroaction comme le diraient les cybernéticiens. Elle n’arrive plus à se sublimer. Elle tourne en rond sur elle-même d’où les phénomènes de violence accrus qui viennent crier là le désarroi de nombreuses personnes qui ne parviennent plus à sortir du trou. C’est pourquoi le dialogue social ne parvient pas à réellement émerger. Les acteurs sociaux ont besoin de rester englués dans le conflit pour manifester leur existence.

 

 

C’est pourquoi, nous voyons s’exprimer à ce jour, une rébellion polymorphe, sans but précis pour certains. Elle est là juste pour manifester l’existence et la présence de ceux qui la manifestent. La rébellion de ce début de XXIeme siècle cherche à nous dire quelque chose, il serait bon de pouvoir l’entendre.

Ces manifestations se font souvent dans le souvenir mélancolique des révolutions d’antan, qui pour la plupart étaient animées d’idéaux et d’idées.

Aujourd’hui il semble qu’il y ait une certaine panne d’idées.

 

 

Depuis 2001, certaines prises de conscience ont pu être notées. Après l’abattement qu’a produit la chute des twin towers, progressivement un élan populaire s’est manifesté.

Nos observations de l’époque[5] nous avaient fait constater que la plupart des personnes se sentaient démunies à savoir comment réagir collectivement et n’envisageaient  qu’une chose c’est d’agir localement, dans leur sphère immédiate d’influence. Ce constat démontrait que le grand public était de plus en plus « coincé » dans l’instant présent, dans l’incapacité à pouvoir se projeter en avant et envisager la moindre anticipation.

 

 

Anticiper signifie prendre du recul, évaluer les informations disponibles et analytiquement et intuitivement saisir ce vers quoi il va être pertinent de se diriger pour agir. Ceci nécessite du temps, au moins celui de la réflexion.

De nombreux facteurs ont conduit à cette réduction du temps.[6] Tout d’abord concernant la société prise dans son ensemble de nombreux phénomènes expliquent le changement de rapport au temps (zapping, consommation de masse entraînant l’obsolescence et la lassitude immédiate des produits, comme des idées, la proposition permanente de nouveautés, les technologies permettant de surfer et donc encourager un nomadisme et l’immédiateté, l’éphémère, le jetable, etc…) Tout ceci ne permet plus d’envisager la pérennité, ce qui est durable.

Les managers et les dirigeants sont également touchés par le phénomène (demande continue des actionnaires d’obtenir des apports financiers tous les trois mois voire tous les mois pour certains, exigence de réactivité permanente, pression constante d’acteurs sans cesse plus nombreux qui demandent des actions immédiates, etc).

 

 

Ainsi cette accélération des changements d’une part, cette réduction du temps de réaction d’autre part et l’amélioration contribue des technologies qui a pour conséquence un accroissement des informations et une réduction des temps de réponse conduit inévitablement à une difficulté à pouvoir prendre du recul, à envisager le futur et à anticiper.

C’est pourquoi nous avons beaucoup de mal à pouvoir concevoir quelque chose de neuf.

La preuve en est récemment la perte des JO (même si l’on peut supposer qu’il existe un faisceau de causes à cet échec), toutefois, les commentaires principaux étaient que la ville de Paris se présentait comme tournée vers son passé et Londres vers le futur.

Ainsi si nous voulons parvenir à concevoir un nouveau futur, il nous faut indéniablement de la créativité mais plus profondément nous recréer un imaginaire qui nous structure (en tant que mythes et identité) et aussi qui relance notre potentiel créatif.

 

 

Un autre aspect qui accentue cette difficulté à concevoir le futur c’est que notre société française est engluée dans la peur et la psychose sécuritaire. Bien entendu, les menaces terroristes planant tous les jours sur les villes occidentales sont bien réelles, et récemment Charm Al Sheick nous a rappelé que le monde entier peut être touché. Toutefois ce que notre Etat en fait lui est propre. La réaction des britanniques est claire, ils ne veulent pas baisser les bras. Ils continuent à vivre, coûte que coûte.

Quel que soit le gouvernement en France, ce qui évitera les débats tendancieux et politiques, l’orientation est mise sur la sécurité. Ceci devenant un nouveau business que ce soit pour les assureurs et tous les marchands de sécurité comme pour les lobbies pharmaceutiques nous faisant toujours paniquer au moindre animal en proie à une fièvre quelconque. Notre besoin d’aseptiser le monde (excès du paradigme moderne) et la volonté de transformer notre société française en paranoïaques ou paniqués a pour conséquence immédiate de placer les gens dans la peur et donc en position de repli et de frilosité. Les personnes se replient sur elles-mêmes, sur les « valeurs sûres », cela entretient les conservatismes et les moralismes de tous poils et n’encourage en rien le regard vers le futur, la prise de risques et la capacité prospective. Car pour anticiper il faut avoir l’esprit libéré des peurs et être un minimum confiant en soi, dans la société qui nous entoure et dans l’avenir.

 

 

Ensuite, l’imaginaire est ce qui est nourri par les symboles, les mythes, les contes de fées, la transcendance, aujourd’hui en plus par la science fiction.

Notre société laïque a asséché nos capacités à apporter de la transcendance dans notre quotidien. Ainsi ce qui fait rêver est alors ramené à des désirs fabriqués et de préférence à durée de vie très limitée. Le bien-être et la spiritualité deviennent des produits de consommation comme d’autres. Ainsi cette consommation du transcendantal, de la métaphysique réduite à la vie d’un produit en tête de gondole assèche notre imaginaire et rend notre inconscient collectif pauvre en archétype et en mythe propres à lui donner l’envie de se dépasser à lui proposer un idéal.

Nous avons tué nos mythes, nous avons cessé de faire rêver.

 

 

Cet assèchement est dangereux tant pour la pensée, en terme de cognition que pour les autres conséquences politiques voire religieuses. Face au vide, car dit-on que « la nature a horreur du vide », l’homme cherchera à le remplir la question est comment ?

 

 

L’individu trouvera parfois seul sa réponse[7] et souvent suivra la proposition que l’air du temps apporte. Le SPA pour le bien-être et l’exotisme bouddhiste pour ceux qui sont en manque de spiritualité. Notre laïcité, bienvenue lorsqu’elle a été décrétée historiquement, a pour conséquence aujourd’hui qu’un nombre important de personnes renient leur ancrage judéo-chrétien car il n’est pas de bon ton de se réclamer de la religion catholique cela fait has been ou conservateur. Pour autant ces mêmes personnes férues du vocabulaire hindouiste ou bouddhiste, de pratiques et de rituels asiatiques (Yoga, Qi Qong, etc.) sont totalement ignorantes du patrimoine culturel qui est le nôtre.

Que l’on ait envie de croire ou non, cela est une autre histoire, c’est une question personnelle de foi et ce n’est pas l’objet de cet article. Il est ici question d’un patrimoine réel et qui sous-tend notre culture française et qui est constitué des apports judéo-chrétiens et greco-romains, principalement. Les ignorer c’est nous priver de nos racines, les rejeter c’est nous empêcher de pouvoir transformer notre capital culturel. La Renaissance avait nourri son besoin de revitaliser une civilisation qui s’essoufflait au sortir du Moyen-Age, par les apports classiques retrouvés dans les patrimoines grec et romain.

 

 

Voyons comment les jeunes chinois, fruits de la révolution de Mao, sont coupés de leur origine millénaire et quels comportements cela créée. Pour l’instant on n’en mesure pas encore les conséquences, trop pris dans l’euphorie de voir un marché fabuleux et une main d’œuvre qualifiée, compétente et moins coûteuse que les nôtres.

Cependant, ces jeunes chinois, connus pour leurs talents informatiques, sont perçus comme des mercenaires sans le moindre état-d’âme pour leur employeur. Seuls leur carrière et leur intérêt personnel priment. Coupé de la sagesse chinoise, ayant toujours forcé le reste du monde à l’admiration, ces jeunes gens ont eu alors pour base culturelle les restes de la révolution rouge et ensuite le rêve occidental et libéral.

Nous ne pouvons pas leur reprocher leur agissement ils sont les produits de ce que nous avons créé.

Toutefois, ils illustrent bien ce que donne une génération sans mythe, légende et sans l’imaginaire de ses racines culturelles.

 

 

Ainsi pour concevoir notre futur et retrouver cet élan stratégique, cette capacité d’anticipation, il devient essentiel de pouvoir revitaliser notre imaginaire collectif et de lui donner des images, des mythes et de la matière afin que chacun retrouve alors son imaginaire et donc sa créativité.

 

 

Sans prendre cette question à bras le corps, nous constatons que ce sont les romans qui nourrissent l’imaginaire collectif et redonne l’ouverture vers la culture.[8] Si ce déplacement de l’accès à la culture est finalement intéressant à observer et positif, pour clouer le bec des moralistes, elle peut néanmoins attirer notre attention. En effet, notre société française qui avait comme fierté son cartésianisme, privée de sa capacité officielle à pouvoir envisager sa transcendance reniée par le laïcisme, tombe à bras raccourcis dans les croyances les plus délirantes, devenant la proie du plus grand obscurantisme. Car ouvrir le champ de l’ésotérisme sans discernement c’est faire la proie belle à tout charlatanisme qui nous éloigne considérablement de la conception d’un monde viable et réaliste pour nos entreprises qui sont les socles de notre économie. C’est ainsi que l’on peut voir la Bible côtoyer le manuel de magie blanche à la Fnac, tout est mis sur le même plan, toute l’érudition se mêle avec le bidouillage pseudo-initiatique.

 

 

Si cela ne semble pas avoir de prise directe dans le monde de l’entreprise, les individus qui la constitue sont bien les mêmes qui lisent Harry Potter et le code Da Vinci notamment.

Il n’existe pas différents mondes et des populations distinctes entre les lecteurs de roman et les salariés ou les managers.

Ainsi si les romans ravivent l’imaginaire de notre population française, voire mondiale vu l’engouement de ces deux titres, c’est que cela répond à quelque chose. La question est de savoir à quoi.

 

 

Ainsi, si nous souhaitons revitaliser notre imaginaire, il est alors question de savoir comment nous nous y prenons et quelles vont être les conséquences des emprunts culturels que font spontanément les gens.[9] Car les temps ont changé, ce ne sont plus les intellectuels qui proposent de nouvelles idées qui nourrissent les lecteurs et donnent un sens à leur réflexion, à leur vie, etc. C’est le peuple qui décide, de manière totalement intuitive, parmi les nombreux produits qui lui sont proposés, ceux qui vont répondre à son besoin d’imaginaire. Et bien entendu le constat se fait rétrospectivement. La question est de savoir si les personnes en charge de la prospective décident aussi de contribuer au phénomène ou si elles l’observent et le commentent après coup. Ce qui explique alors partiellement pourquoi, nombreux sont ceux qui disent que la pensée intellectuelle est pauvre. La question triviale à se poser est : y -a-t-il toujours un pilote dans l’avion ? Et si par malchance la réponse était « non » la question est alors de repenser la notion même de pilotage. En effet, un certain nombre d’institutions telle que l’Etat et les entreprises ne peuvent pas se permettre de  ne pas être gouvernées.

 

 

Pour les dirigeants et les managers, il nous semble qu’il est essentiel de réintroduire cette question de l’imaginaire en amont de la créativité et de la capacité prospective. Il sera de la responsabilité de ceux qui nous gouvernement d’apprécier comment nourrir l’imaginaire au niveau de la société prise dans son ensemble afin de répondre à son besoin de rêve et de transcendance et aussi de manière à proposer des briques qui ont du sens avec l’intention de société que nous souhaitons. Quant aux dirigeants, ils auront à l’envisager de manière à le concilier à l’intention économique et éthique de nos entreprises.

 

 

Il existe bien entendu les projets d’entreprise, des chartes rendant compte de la vision et des valeurs, et bien entendu un plan stratégique. Pourtant, nombre d’entreprises ne sont, pas porteuse d’un réel projet fédérateur qui pourrait concilier la stratégie avec ce qui motivera les salariés parce qu’ils se sentiront investis de quelque chose de plus vaste qui les incitera à rester dans l’entreprise.

Cette demande criante de sens des individus, salariés ou non, implique que l’entreprise et ses dirigeants introduise la transcendance dans l’organisation. C’est-à-dire ce qui transcende de la réalité quotidienne, ce qui fait rêver, ce qui embrase les cœurs et donne envie d’avancer.[10]

Ce qui semblait étranger au monde de l’entreprise investit aussi ce terrain. Aujourd’hui si les salariés sont las et déprimés, alors que notre pays est l’Eldorado d’assistance sociale, c’est qu’ils ne parviennent plus à trouver un sens général qui les enthousiasme. Alors ils se replient sur leur nombril, les marqueteurs l’ont bien compris et l’encouragent.[11]

 

 

Alors que faire ?

Prendre au sérieux ces nouvelles tendances et bien identifier ce que les gens viennent y puiser, à quoi cela répond profondément et ensuite réfléchir ensemble, de manière pluridisciplinaire au moyen de relancer la prospective dans la société comme dans les entreprises.

Car ce sont bien elles qui créent les produits qui sont consommés mais qui ne font plus rêver.

 

 

Ensuite la question à se poser est de savoir comment faire ?

 

 

Si nombreux sont ceux qui déplorent l’individualisme forcené et craignent la dislocation du collectif, il sera alors important au sein des organisations d’identifier ses ressorts et de trouver les nouveaux moyens de travailler ensemble. Car l’observation sociologique constate ce besoin d’être ensemble, peut-être que ce sont en fait les modalités qui ont changé et qu’il faut comprendre pour capitaliser dessus.

 

 

Il y a fort à parier que le leadership et les formes d’organisation seront aussi à penser différemment afin que chacun retrouve une place qui a du sens dans un ensemble cohérent qui est plus en harmonie avec la complexité environnante.

 

 

Christine Marsan.

 

 



[1] Des précurseurs tels qu’Edgar Morin (travaux sur la complexité, la dialogique) ou Michel Maffesoli (Dyonisos, aujourd’hui de Gaulejac, André Touraine, ou Carlos Castoriadis stigmatisent le sujet.

[2] Marsan, C. L’androgyne : figure archétypale d’une civilisation renaissante. In les Cahiers de la Psychologie Politique. Juillet 2005. Présenté lors du colloque Congrès Européen Sciences de l’Homme et Sociétés. Juin 2004.

[3] C.F. les différentes études sur le narcissisme (psychanalyse et psychologie).

[4] En fait la créativité est à la fois le moyen pour parvenir à l’objectif d’un regain de capacité prospective et le résultat du parcours réalisé. Il est fort probable que ce soit à partir de la créativité que l’imaginaire pourra être ravivé et qu’une fois celui-ci nourri à nouveau, la créativité tous azimut pourra refleurir.

[5] Enquête : Marsan, C. 11 septembre 2001 : une nouvelle œuvre du diable. Synthèse présentée dans un article au colloque du CEAQ en 2002. Les représentations sociales du diable à travers des éléments de la vie quotidienne.

 

 

[6] Marsan, C. Violence et interstices in Congrés Sciences de l’Homme et Sociétés. Juin 2003.

[7] Le marché de l’individu est une aubaine. La personne est sollicitée sans cesse pour se faire du bien et ensuite, évidemment la conséquence individualiste arrive et là elle pose problème, notamment pour l’entreprise, qui s’en émeut car elle ne parvient plus à obtenir autant de réflexes collectifs qu’elle le souhaiterait. Moi d’abord. Numéro spécial été (juillet-août 2005). Enjeux. Les échos. N°215.

[8] CF déplacements.

[9] En référence à l’article sur l’androgyne. Ibid.

[10] Ce n’est pas un hasard si toutes les histoires parlant de quête et de Graal ont un succès retentissant. Le besoin de mystère mais surtout la quête est à l’ordre du jour car elle vient combler le vide de la perte de sens. C’est toujours dans les périodes troubles et chaotiques que resurgissent des ténèbres de notre inconscient collectif les archétypes qui redonnent une vitalité à notre société. Le Graal resurgit régulièrement pour « sauver » le monde de ses inepties.

[11] Voir à ce sujet Liaisons Sociales. Printemps 2005.

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Published by Christine Marsan - dans Sociologie
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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

Les représentations sociales du diable

 

à travers des éléments de la vie quotidienne

 

 

 

Colloque CEAQ

 

24 et 25 juin 2002

 

 

 

 

Introduction

 

 

Après avoir réalisé une première recherche sur le mal, nous sommes partie de l’hypothèse que le diable en tant que représentation archétypique ancrée dans l’imaginaire social pouvait sans doute dire quelque chose de la société. C’est pourquoi nous avons eu envie de délaisser l’exploration philosophique et morale au profit d’une recherche sociologique pour apprécier les manifestations du diable au sein de la société contemporaine.

L’origine de cette recherche repose sur différents constats de violence observés autant dans le champ social que psychanalytique ont conduit à nous poser deux hypothèses principales d’interprétation du phénomène. Cette violence est-elle une nouvelle manifestation du mal ? Et ce dernier ne prendrait-il pas, une fois encore, la forme du diable ? Et, si c’est bien le cas, que signifierait alors cette occurrence sociale ? S’agirait-il d’une résurgence ? Quel sens social y aurait-il à porter sur cette représentation du diable remise au goût du jour ?

 

 

Deux épiphénomènes

 

 

Les évènements du 11 septembre 2001 tout comme les réactions suivant les élections du 21 avril 2002 nous semblent illustrer la cristallisation de divers éléments latents, présents et diffus de ce que l’on appelle le retour du refoulé et qui se seraient manifestés, notamment, par l’explosion des deux tours du World Trade Center ou la mobilisation massive contre Le Pen. Différents éléments peuvent être mis en perspective et, envisagés ensemble, faire sens et illustrer une résurgence de certains phénomènes sociaux que la sociologie compréhensive qualifie de postmodernes.

 

 

Une première exploration que nous qualifierons de pré-enquête ayant pour objectif de recueillir un échantillon de cet air du temps, nous a permis, à partir d’une quarantaine d’entretiens menés à la suite des évènements du 11 septembre de relever quelques traits caractéristiques de la présence du diable dans les représentations sociales.

Ainsi par exemple, l’examen des magazines et quotidiens de l’automne-hiver 2001/2002 laisse apparaître une évolution sémantique significative décrivant alors ce que la société est en train de vivre. Nous notons ainsi l’usage immédiat et régulier depuis le 11 septembre de termes tels que Grand Satan, « éradiquer le mal », démons ou encore croisade, pour ne prendre que les plus typiques, vocabulaire emprunt d’irrationnel, de superstition et d’inspiration moraliste et démoniaque.

Ce qui nous amène à vérifier plus avant ce besoin de la société d’aller à puiser dans le bassin sémantique du médiéval les termes pour décrire notre époque contemporaine.

Nous voulions vérifier de manière empirique, avant de la faire de manière plus scientifique, une évolution notable de la société s’orientant indiscutablement vers l’irrationnel et l’obscurantisme dépeints comme caractéristiques du Moyen-Age. Ce « retour » au Moyen-Age, comme beaucoup aiment à le qualifier (J.J Salomon[1], Georges Dufy[2], ou la revue Tecknikart[3]), préfigure-t-il ce ressourcement nécessaire du social dans un terrain matriciel et chaotique, comme mythologiquement dans les Eaux Primordiales ? Ce qui expliquerait les phénomènes d’effervescence (selon Durkheim) plus ou moins orgiaques[4] et des affoulements (au sens de Maffesoli) typiques de ces époques de l’histoire où la société est en constitution (ou reconstitution). Notre société contemporaine chercherait au travers d’un bain de jouvence à se régénérer en quelque sorte et illustrerait l’émergence d’un nouvel ordre, probablement d’une nouvelle société-monde (au sens d’Edgar Morin).

 

 

Par ailleurs, d’autres phénomènes peuvent aussi être remarqués tels que la dynamique sociale du bouc-émissaire qui a repris de la vigueur, réveillant justement tous les vieux démons : focalisation systématique des problèmes sur les juifs, combat affectivement disproportionné pour défendre la rationalité contre toutes formes de pseudo-sciences ou encore la focalisation sur un individu, Ben Laden ou Le Pen de tous les maux de la société. Autant de réactions émotionnelles excessives qui illustrent une résurgence de la violence sociale fondamentale (selon René Girard) comme du satanique dans notre environnement quotidien.

 

 

Dans ce contexte, nous pouvons nous poser la question d’une nouvelle manifestation /incarnation du diable et chercher alors à comprendre ce qu’elle signifie, ce qu’elle vise à nous dire de la société.

Est-ce qu’elle marque le moment d’une société en mutation ou en crise ?

 

 

Les fonctions sociales du diable

 

 

Ce qui nous amène à formuler l’hypothèse suivante : nous constatons que le diable est toujours présent dans l’imaginaire social, mais s’il est plus ou moins visible selon les époques c’est qu’il a probablement des fonctions précises, qu’il s’agira alors de déterminer.

 

 

En se basant sur l’étymologie du mot diable diabolos nous pouvons lui supposer une fonction sociale de séparateur et si cette affirmation est confirmée dans l’observation de la réalité, se poseront alors les questions suivantes : qu’est-ce que le diable sépare ? De quoi sépare-t-il ? (peut-être s’agit-il des mêmes questions) et à la suite de cette séparation qu’est-ce qu’il fait émerger ?

 

 

Pour Bachelard, le diable serait le Prince d’un univers contre dans cette première compréhension de la fonction du diable, nous pourrions voir que la société, ou plutôt une partie, se rebelle contre quelque chose. La question serait alors de savoir contre quoi. Nous postulons qu’elle réagit notamment face à la saturation du politique[5] comme ne trouvant plus dans aucune institution le moyen de satisfaire le besoin de traditionnel et de sacré. Alors la société se met en ébullition pour retrouver dans le grouillement originel la pulsion de vie, l’énergie vitale primordiale, la violence en l’occurrence qui va lui donner le tonus, le ferment nécessaire pour se repenser et se recréer.

 

 

La figure omniprésente du diable serait alors le signe d’une fonction séparatrice des hésitations et convulsions d’un corps social en mutation en quête d’un nouveau mythe (Gilbert Durand[6]) ou d’un nouveau paradigme (Jean-Claude Guillebaud[7] et Edgar Morin[8]) pour se définir.

Il faciliterait alors la résurgence d’un sens nouveau qui permettrait d’établir un projet innovant pour l’humanité. Et nous pouvons nous baser à nouveau sur l’étymologie des différents avatars du diable pour en rendre compte. L’homme animé alors par son daïmon reprendrait contact avec ce sens perdu. Il retrouverait grâce à Lucifer le guide éclairé le conduisant vers une nouvelle étape du développement de son humanité.

Ainsi, le diable serait-il annonciateur d’une nouvelle ère spirituelle, regain ou émergence d’une nouvelle religion ? Ceci validerait alors la célèbre phrase de Malraux : « le XX°eme siècle sera religieux ou ne sera pas ».

 

 

Parler sans cesse de « retour » répondrait-il à un besoin historique de ressourcement ?

 

 

Considérons la succession des grandes étapes de la constitution de la pensée occidentale. Prenant son berceau dans le Moyen-Orient et dans un bain sémite, elle est significativement marquée et formatée par la pensée greco-romaine, puis les invasions barbares font disparaître pour un temps ce capital culturel. Pourtant, c’est aussi durant le Moyen-Age tour à tour qualifié d’obscurantiste et d’irrationnel qu’il a pu malgré tout, vers sa fin, crée les universitas. Et justement c’est à la même époque que les Arabes dans leurs échanges marchands ont ramené en Occident le patrimoine culturel classique qui a correspondu à l'avènement de la Renaissance puis de la Réforme. Comment lire ce qu’il advient à notre époque à l’éclairage de cette succession ? Il semble que nous ayons saturé toutes les formes classiques d’accès à l’institutionnel et au transcendantal pour autant la société exprime un besoin criant de sacré. Il semble qu’elle cherche dans l’immanence et dans le retour aux sources, médiévales pour l’essentiel, les ressorts d’une nouvelle réforme ou d’une renaissance ?

Le diable n’en serait alors que l’instrument.

 

 

La lecture sociologique

 

La sociologie compréhensive aboutit ainsi avec Michel Maffesoli à décrire cette évolution effervescente de la société par ce qu’il décrit comme la postmodernité. Ses caractéristiques (rapport spécifique au temps, immédiateté, besoin de vivre le présent, consumérisme immédiat) rappellent assez nettement le comportement cognitif et psychoaffectif de l’enfant qui veut tout, tout de suite. C’est en cela que le mythe de Dionysos est si pertinent, à la fois pour rendre compte de l’aspect juvénile d'une humanité qui a besoin de se recréer, de se régénérer en allant puiser, dans les mythes classiques, les figures archétypales pubères propres à incarner la tendance à la résurgence. Et de l’autre, ce même Dionysos illustre le double aspect de l’homme, tantôt fasciné par le diable et tantôt prêt à le rejeter.

Ces deux archétypes rendent compte de l’ambivalence et de la richesse de l’Homme.

Ce qui nous incite à explorer les ancrages dans la psyché collective (avec Jung) et individuelle pour illustrer cette dynamique de l’ombre et de la lumière. Ce qui permettrait d’expliquer également la cyclicité d’apparition du diable dans l’histoire.

 

 

L’omniprésence du diable une illustration du retour du refoulé ?

 

 

Le diable apparaît donc dans le social grâce à son ancrage dans l’imaginaire collectif. Nous le voyons ainsi se manifester au travers du vocabulaire et aussi dans l’imagerie (publicités, filmographies, mode, etc.).

Si le diable peut ainsi représenter différentes fonctions sociales, comme notamment celle de séparateur et de tiers, il illustre également l’intensité du refoulement social qui ne trouve d’autre exutoire que lui pour exprimer son malaise.

Nous postulons que l’omniprésence du diable sur la scène sociale incarne ce retour du refoulé, ce que la rationalité et le moralisme cherchent à totalement éradiquer, c’est-à-dire cette part du mal qui nous habite. Et comme celui-ci nous est consubstantiel, il ne peut donc être que ponctuellement et partiellement évacué et nullement éradiqué. Et il resurgit alors fréquemment avec la force et la vigueur du refoulement répété.

 

 

A titre d’illustration, prenons une référence historique récente qu’est la Révolution française. Elle a marqué l’avènement des Droits de l’Homme et du citoyen et bâtit son éthique sociale sur des bains de sang et de plus au sien d’une même population. Tous ces meurtres et assassinats passés un peu trop sous silence ont ébranlé tous les français qu’ils soient victimes ou bourreaux. Cette volonté sociale et institutionnelle de ne conserver que le meilleur de cette période et d’occulter la violence et la barbarie fut donc méticuleusement refoulée à titre individuel et surtout collectif. A chaque nouvelle perturbation de la société, et le XX° siècle a été particulièrement prolixe en productions variées de barbaries et autres génocides, les refoulements collectifs resurgissent alors avec toujours plus de force et d’amplitude.

L’apparition du diable sur le devant de la scène apporte peut-être cette nouvelle signification, affichant symboliquement la nécessité d’assumer notre part d’ombre pour ne plus hypocritement nous voiler la face contre nos ignominies.

 

 

Notre choix méthodologique :

 

 

 

Pour étudier un thème aussi complexe et riche que celui du diable, il nous est apparu pertinent de nous rapprocher de la sociologie compréhensive pour mener à bien ce projet. En effet, elle représente un courant de la sociologie qui allie méthodologie et champs théoriques compatibles avec un tel objet de recherche.

L’ancrage théorique dans l’exploration de l’imaginaire (Gaston Bachelard, Gilbert Durand) semble tout à fait pertinent pour appréhender, comprendre et formaliser les notions d’archétypes d’une part et de diable de l’autre.

Par ailleurs, la méthodologie compréhensive (particulièrement celle du CEAQ) propose au chercheur de rentrer en contact avec l’objet observé et de comprendre de part l’interaction qu’il entretient justement avec son objet de recherche toute la complexité et la richesse sociale. Appréhender la société, à la fois délétère, versatile et pourtant si attachée à ses besoins symboliques et transcendantaux ne pouvait s’envisager à nos yeux que par une approche à la fois scientifique et fondamentalement humaine et incarnée[9].

 

 

Donc c’est dans cette filiation que nous allons inscrire notre recherche.

 

 

Comme nous l’a confirmé Michel Maffesoli, notre approche est poliorcétique, c’est-à-dire que nous entendons volontairement tourner autour de notre sujet qu’est le diable, probablement pour ne pas nous laisser emprisonnée trop vite dans sa part d’ombre et parvenir plutôt à observer et visiter ce besoin, ce désir d’ombre qui s’empare des individus et plus largement du corps social, et en particulier aujourd’hui.

Cette recherche évitant volontairement, pour un temps, le cœur du sujet nous permet d’approcher les thèmes connexes à celui du diable et d’accueillir, avec davantage de liberté, les événements périphériques. Ceci devrait nous permettre de saisir plus facilement cet air du temps, ce bassin sémantique recueillant les effluves du social en décomposition et recomposition simultanée. Air du temps qui concourt peut-être à réaliser un changement paradigmatique radical passant notamment par ce réenchantement du monde et cette apologie de l’esthétique libidinale[10].

Notre terrain

 

 

Ainsi, à la suite des informations recueillies dans notre pré-enquête, nous entendons visiter la manière dont l’art met en scène le diable, la violence et le mal. En effet, nous supposons avec Yves Michaud que l’art préfigure les cassures et les tensions de la société. En nous basant, par exemple, sur les mouvements surréalistes[11] et sur les réalisations de l’art moderne et en particulier du body art[12], nous observons combien juste avant que les barbaries du XX° siècle n’adviennent, nombre d’artistes, peintres, auteurs, sculpteurs ont réalisé des œuvres déformant, parcellant, explosant l’image de l’Homme et préfigurant par là-même le délitement du social qui fait écho à la fragmentation du sujet.

Ces artistes ont pu illustrer la folie du monde, la fragmentation de la société comme le retour massif de l’irrationnel et l’avènement de l’inconscient sur la scène publique.

Alors, en étant attentive aux expressions artistiques contemporaines, nous présumons que nous pourrons, d’une part voir l’incarnation de notre époque et d’autre part saisir les éléments de cet air du temps qui va définir notre société à venir. Pour cela la mode nous apparaît un terrain idéal pour comprendre et saisir les tendances de la rue et du quotidien et nous serons attentive aux signes qu’elle nous propose.

En ce qui concerne l’art, nous entendons visiter les représentations réalistes de la violence et de la cruauté dans la peinture et mettre en dialogue la banalisation de la pornographie et de la perversité comme expression du mal[13] ou besoin d’extériorisation de notre animalité.

Pour restituer une dynamique à notre recherche, nous entendons éclairer ces explorations des discours et comportements que l’on peut observer dans l’entreprise et ceci afin d’apprécier dans un autre aspect de la réalité sociale, décrit comme plus rationnelle et matérialiste que l’art et la mode, l’implantation manifeste d’attitudes irrationnelles et l’immersion subreptice du diable.

En dernier lieu, nous serons attentive à la détermination des médias sur les informations des perturbations sociales.

Explorer le sens que représentent les diverses décompensations et catastrophes mondiales dont nous sommes régulièrement informés, nous amènera à déterminer s’il s’agit d’une paranoïa collective, ou si c’est le fait d’information surabondante et partiale qui reflète une vision distendue de la réalité ? Dans les deux cas, en quoi les médias jouent-ils le rôle d’amplificateur du phénomène et favorisent-ils la résurgence du diable ?

 

 

En guise de conclusion 

 

 

 

Pour autant, reconnaître au diable la capacité à faire dégager du sens, c’est tout à la fois lui reconnaître celle de création du symbolique (symbolon) et aussi celle de pouvoir être un passeur. Car les politiques avec le discours sur l’insécurité et les médias nous relatant chaque jour des faits divers plus atroces semblent évoquer la folie qui s’est emparée du monde. La question est de savoir si nous ne serions pas pour quelque chose dans cette folie que nous attribuons volontiers à autrui. Ceci nous semble alors poser la question de l’altérité comme aussi celle de l’identité tant individuelle que collective. Alors peut-être que le diable endosserait là un nouveau rôle, celui de passeur, illustrant cruellement la question des frontières et des limites au moment où la notion géographique de territoire n’a plus trop de sens. Il figurerait aussi la passerelle entre ombre et lumière, incarnant alors l’acceptation de notre côté maléfique.

Ainsi le sens de ce retour, si fréquemment employé, s’apparenterait davantage à la dynamique de la spirale du kaïros et non de la continuité linéaire moderne. La réapparition du diable dans le champ social, ne serait pas là pour nous parler uniquement de séparation des dyades manichéennes mais plutôt afin de rendre compte de la dynamique sociale effervescent et des nouvelles formes que peuvent prendre la création du sens.

Peut-être serait-il la figure archétypale d’émergence d’un nouveau sens, notamment celui de l’esthétique définissant une nouvelle éthique individuelle et collective ?

 

 

Nous voudrions aboutir à la démonstration de nos hypothèses et prouver que le surgissement du diable à des moments particuliers répond bien à des fonctions de transformation radicales de la société et nous indique qu’un nouveau mythe fondateur est probablement en émergence.

 



[1] Salomon, J.J., Retour au Moyen-Age ? Futuribles. Novembre 2001.

[2] Duby, G., An 1000, an 2000. Sur les traces de nos peurs. Editions Textuel. 1995. Duby, G., L’An Mil. Gallimard / Julliard. Paris. 1974.

[3] Technikart. Les nouveaux croisés, vrais moralistes ou faux curés ? N° 62. Mai 2002.

[4] Maffesoli, M. L’ombre de Dyonisos. Contribution à une sociologie de l’orgie. Le livre de poche. Biblio. Essais. Librairie des Méridiens. 1985.

[5] Maffesoli, M. La transfiguration du politique. La tribalisation du monde postmoderne. La Table Ronde. 2002.

[6] Durand, G. Introduction à la mythodologie. Mythes et sociétés ? Le livre de poche. Essais. N°4300. Editions Albin Michel. 1996.

[7] Guillebaud, JC. Le principe d’humanité. Seuil. Paris. 2001.

[8] Morin, E. L’identité humaine. Seuil. Paris. 2001.

[9] Ce que Georges Ballandier appuie de son discours d’anthropologue, incitant la sociologie à pouvoir habiter et s’imprégner de ces mondes qu’elle explore et vise à rendre compte. « Une anthropologie est-elle encore possible ? » Intervention au sien du Colloque Aux limites de l’humain. Troisième Congrès européen Sciences de l’Homme et Sociétés.

[10] Christias P. L’épistémologie par le monstre. Une lecture d’Enrico Baj et de Michel Maffesoli. Sociétés N° 75. 2002.

[11] La révolution surréaliste. Exposition à Beaubourg. Janvier à juin 2002.

[12] La peinture comme crime. Exposition au Louvre novembre-décembre 2001.

[13] Celui-ci nécessitant d’être clairement défini afin de clarifier ce dont on parle.

 

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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

Violence et interstices

 

Christine Marsan

 

Introduction :

 

Les phénomènes de violences en entreprise sont connus font l’objet de multiples observations et actions de prévention. Cependant les formes varient et nous nous sommes attachée dans cet article à présenter un aspect peu mis en exergue à savoir la réduction des espaces et des temps relationnels et comprendre en quoi les interstices entre deux réalités professionnelles ou personnelles peuvent être des seuils de préservation de l’altérité et donc gardiens de la violence.

 

 

 

Argument :

 

 

 

 

 

Ce qui me conduit tout d’abord à préciser ce que j’entends par violence. Il s’agit de cette capacité spécifiquement humaine d’annihilation de l’autre par l’exercice immodéré d’une force contre lui. Je pars du principe que la violence est toujours là au cœur de l’homme comme potentiel au même titre que l’amour d’ailleurs. Et c’est la capacité de libre arbitre qui pourra faire la différence. Donc, je postule que la violence n’est pas inéluctable, elle peut être gérée à titre individuel et assumée en décidant ou non de la manifester. Pour autant, la violence dans le corps social ne peut pas forcément être contenue par l’exercice de la liberté d’un seul. Ainsi envisager que chacun simultanément puisse choisir entre l’éthique ou la violence n’est peut-être pas encore totalement réaliste.

C’est pourquoi nous allons chercher à rendre compte d’une forme particulièrement discrète de génération de la violence qui consiste à laisser ou non des espaces de liberté, des entre-deux entre l’action et l’échange. En un mot nous pouvons les nommer interstices, ils se caractérisent par des lieux de dialogue et d’évitement de la violence et semblent dangereusement menacés ces temps-ci.

Tout en faisant un rapide cheminement au travers de différentes formes d’interstices nous pourrons tirer les fils connexes des notions de seuils et de frontières et mesurer en quoi la violence peut être présente lorsque ceux-ci viennent à manquer.

 

 

 

 

 

La chasse aux interstices

 

 

 

 

 

Dans le fil droit du paradigme moderne, sur le terrain particulier des entreprises, il existe une réelle chasse aux gaspi. C’est la volonté d’éradiquer tout ce qui dépasse, dans le sens de tout ce qui dérange et qui pourrait contrevenir au mythe de l’asepsie, la chasse aux virus, à l’étranger, au nuisible, au violent, à l’humain en quelque sorte ! C’est l’époque de la quête du Graal du zéro défaut, la volonté de rendre le monde stérile et vidé de tous ces virus nocifs, la moindre déviance est combattue. C’est l’ère de la norme qui fait tout entrer dans la même boîte.

Ainsi que ce soit dans les compressions du temps comme dans les recherches d’optimisation et de performance, la guerre aux interstices est ouverte, il s’agit d’éliminer ce qui semble inutile et non essentiel ou non rentable. Avec les 35 heures les espaces de dialogue, d’échanges, les moments comme les lieux ou les échanges informels, sans objets, uniquement conviviaux disparaissent et sont traqués. Ainsi tandis que M6 nous présente régulièrement son émission caméra-café, il se trouve que les machines à café disparaissent peu à peu des entreprises ou alors que le temps consacré aux pauses-café est de plus en contingenté. Et d’aucuns reconnaissaient que ces temps perdus, certains les nomment même temps morts, doivent être éliminés pour optimiser la performance et se conformer à la loi sur le temps de travail. Ainsi les interstices sont-ils peu à peu éradiqués. Et cette élimination des temps informels rend l’équilibre social fragile car chacun se comporte vis-à-vis de l’autre dans une logique de production à flux tendus. A la moindre demande hors délais, hors norme, inhabituelle, les personnes peuvent exploser. Sous pression et dans un rapport tayloriste à l’efficacité les charges émotionnelles ne trouvent pas d’exutoire et l’explosion est beaucoup plus patente que par le passé. La violence peut alors survenir à n’importe quel moment, elle est là, en puissance, prête à se déverser au moindre écart de langage. Elle est le fait d’individus qui expriment de manière imprévisible, leurs humeurs. Par ailleurs, ses formes sont plus labiles et inattendues. Les échanges optimisés encouragent l’incertitude, on ne peut plus connaître le comportement de l’autre, le voisin de bureau devient peu à peu un étranger et l’on sait quelle place lui est réservée. Celle de focaliser tous les maux et les dysfonctionnements. Ainsi le risque est de créer un environnement tendu et particulièrement fragile, potentiellement prêt à exploser.

 

 

 

Emails et communication minimaliste

 

 

 

 

 

Les technologies ayant changé avec Internet, les emails sont les supports les plus fréquents de la communication entre une majorité d’individus dans l’entreprise et constituent le référentiel relationnel de base de quasiment tous les jeunes aujourd’hui. Ceux-ci sont nés avec la souris entre les mains et l’habitude de surfer d’un espace à un temps et d’un temps à un territoire. Ce zapping polymorphe compresse les temps et les distances. Tout le monde sait qu’Internet a ramené le monde à la taille d’un village. Les frontières sont inexistantes. L’immédiateté est la loi et la simultanéité des informations reçues devient la règle des marqueteurs qui ont envahi la toile pour en faire un grand marché aux potentiels illimités. Par conséquent, il existe de moins en moins d’espaces privatifs et reconnus comme tels. L’étendue se limite à l’intervalle voire à l’interstice entre deux activités, entre plusieurs projets, entre deux communications. Les frontières disparaissent et avec elles les sphères privées et professionnelles qui se confondent comme des bulles poreuses.

L’image peut se glisser partout et dépouille l’intimité de ses dernières parures. L’absence d’espaces réduits, d’intimité, de capacité prendre du temps pour soi et de ce fait aussi pour l’autre est encore une chasse aux interstices d’humanité. Et c’est alors la porte ouverte à la violence. Nombreux sont ceux qui vivent mal la forme de la communication prise par les emails, il n’existe plus de « bonjour » ni « d’au revoir », les formules élémentaires de politesse disparaissent, le texte s’appauvrit, tout est abrégé et ce langage atrophié, quasiment phonétique parfois, ne permet plus les nuances. Ce temps qui facilite la reconnaissance de l’autre dans ce qu’on lui dit. L’autre et moi-même n’avons plus d’épaisseur comprenant avec elle rugosités et imperfections, il n’y a plus d’espace de rencontre durable, de place, d’attention, etc. Mus par l’efficacité, les emails doivent être brefs et aller à l’essentiel. Ainsi dès que le message perd de sa neutralité, l’escalade des violences écrites peut très vite advenir. Notamment par la mise en copie systématique d’un certain nombre de personnes, particulièrement la hiérarchie de manière à piéger l’autre qui dérange, soit avec une stratégie avérée pour l’éliminer, soit simplement pour le contraindre à faire ce que l’on veut.

Par exemple, les pratiques des chercheurs d’emploi ont changé. Aujourd’hui ils envoient des e-mailings et se moquent éperdument à qui ils écrivent, ils partent à la pêche et on verra bien ! Ce qui est le symptôme d’un manque de considération d’autrui. Il en est de même pour les sites de rencontre. Le principe est d’envoyer quantitativement des annonces standard à tout le monde et de voir qui répond.

Ceci remet alors en cause le rapport à l’autre, à l’altérité et bien entendu à la relation d’amour. L’autre devient indifférencié, et c’est à lui à prendre l’initiative d’apprécier celui qui aura adressé le message qui lui correspond le mieux. Comment dans ces conditions une relation de qualité peut-elle se créer ? Comment la prise en compte élémentaire de l’autre peut-elle avoir lieu si celui-ci est considéré comme un objet, un instrument satisfaisant ses projets ?

Si depuis toujours la relation à l’autre était une véritable question, cela ne pouvait justement advenir que tout autant que l’autre était enfin reconnu comme un sujet à part entière et non plus comme un objet ne cherchant qu’à satisfaire nos manques. La réduction du temps à l’autre et l’annihilation de son espace ne contribuent pas à faciliter cette relation à l’autre.

 

 

 

Internet pose ainsi crucialement les questions des frontières et de l’altérité.

 

 

 

 

 

Le problème que pose la rapidité, le zapping et surfer d’une fenêtre à l’autre c’est le consumérisme de l’autre et de la relation. « Ce que tu me dis me dérange, je zappe, je me déconnecte, je ne continue pas. » Internet permet de ne jamais rentrer dans l’intimité, je préserve ma bulle autiste de consumériste ravageur mais je ne sais plus être dans la durée et la qualité du lien à l’autre. Il est question de survoler autrui et d’être séduit, vite pour ensuite pourvoir passer à une autre aventure. Nombreux sont ceux qui envisagent l’autre comme une compagnie virtuelle, jetable et interchangeable.

Elle peut parfois être idéalisée par l’intermédiaire de l’écran chacun s’est rendu parfait, magnifique et il s’agit alors d’échanges d’idéaux du moi et non de réelles communications inter-indidivuelles. A la première difficulté, stop ! Pourtant la relation humaine fonctionne dans la durée.

Donc ces intermédiaires que sont les écrans en créant de la relation artificielle, virtuelle et éphémère créent aussi une solitude charnelle. L’autre devient fantasmatique, il entre dans le monde de l’imaginaire. Le pire est alors d’envisager la véritable rencontre. Tout le monde se souvient de ce film américain où deux personnes vivent une passion sur Internet et ne se supportent pas dans la réalité. Pourtant nous sommes encore faits de chair et la question est alors de se demander que faire avec toute cette tension libidinale ? Où et comment l’évacuer ? Les jeux vidéo contribuent à constituer cet exutoire mais ne règlent en rien le rapport à l’altérité et nombreux sont ceux qui ne sont pas d’accord quant au fait qu’ils règleraient le rapport à la violence.

 

 

 

Interstices et seuils

 

 

 

 

 

La question de territoire dont nous avons parlé avait pour corrélat des seuils qui permettaient d’entrer dans une maison, chez l’autre, il existait un certain nombre d’étapes spatiales qui permettaient de passer de l’extérieur, territoire de l’étrangeté, progressivement par seuils successifs jusqu’à l’intimité des habitants de la maison. Cette notion de progressivité a disparu avec Internet et les nouvelles technologies, les formes de communication violent, en quelque sorte, toutes ces étapes préliminaires. Qualifiées de bienséance ces phases facilitaient, pour chacun, le temps nécessaire pour s’apprivoiser. Pourquoi parler de viol ? Parce que l’entrée intempestive, brutale, sans y être invité dans la sphère la plus intime de l’autre est perçu comme intrusif. D’autant que justement la communication, elle, n’est pas forcément respectueuse et basée sur la rencontre. Il s’agit le plus souvent de demandes intempestives, égoïstes et professionnellement tournées vers la performance et non vers l’accueil de l’autre ou la rencontre.

 

 

 

 

 

Sans frontières que deviennent les limites ?

 

 

 

 

 

Internet pose aussi la question des frontières, nous venons de dire qu’il n’y en a plus ni dans la l’espace ni dans le temps et ceci pose alors la question des limites. Limites dont on sait combien elles sont essentielles pour endiguer la violence. Sans contenant, sans limites qui montrent la loi et ce qui doit être respecté, c’est-à-dire ce qui est autorisé ou interdit, la puissance des pulsions individuelles ou collectives déverse ses exigences sur autrui et s’illustre par la violence. C’est-à-dire le non-respect de l’autre pour atteindre la satisfaction de son désir à son détriment.

Internet permet l’envahissement par les Newsletters et toutes sortes de publicités et si nous voulons nous en départir il faut payer pour être débarrassés de choses qui nous n’avons pas choisi de consulter. Pire encore ces mises en copie systématique de toutes les âneries de la terre qui nous arrivent, par des amis bienveillants par dizaines par semaine envahissent notre boîte de réception. Ils nous encombrent sans même nous avoir demandé notre avis. Autre forme de violence. Ces pratiques illustrent le non-respect patent de l’altérité. La boite de réception de l’autre est perçue comme opportunité commerciale, comme dévidoir, comme moyen de pression et occasionnellement comme espace privatif de rencontre réelle.

 

 

 

Parler d’interstices, de frontières et de limites invite à se poser la question du seuil et avec lui celui de la violence.

 

 

 

 

 

Le seuil de la violence baisse régulièrement depuis les progrès historiques apportés par les civilisations comme en rendent compte les historiens de la violence (Alain Corbin, Nicole Gonthier, Robert Muchenbeld, Jean Chesnais)  ou les travaux de  Norbert Elias. Nous ne voulons plus voir de barbarie sous nos fenêtres ! Tentative battue en brèche avec les différents génocides et autres industrialisations de la mort réalisés au siècle dernier. Pour autant, nous ne voulons plus de violence physique sur la place publique. Vouloir éradiquer la violence comme beaucoup s’en réclame comprime alors dangereusement l’expression d’une violence primordiale qui est là. Elle a besoin de s’exprimer et doit trouver un canal qui pourra permettre son expression tout en évitant de nuire à autrui. C’est ainsi que l’argument de la catharsis légitime l’usage croissant de la violence par toutes sortes de médias. Pourtant la violence augmente incontestablement et surtout dans ses manifestations les plus banales que sont les incivilités et autres petites anicroches à la bienséance vécues quotidiennement. Une violence, qui nous agresse par définition, ne trouve pas forcément sa résolution par le procédé de l’éradication. En effet, il s’agirait alors d’éliminer une composante humaine aussi essentielle que l’amour et la capacité artistique, qui bien entendu sont trois composantes qui correctement agencées peuvent permettre justement le dépassement de la violence. Celle-ci ne serait plus alors que l’expression étymologique initiale de force de vie canalisée par l’amour du prochain plutôt que par la haine de l’étranger et l’art serait alors la forme aboutie de sublimation des pulsions et des violences.

Seulement voilà, aujourd’hui la violence qui n’est plus tolérée, est traquée comme une bête nuisible. Elle est justement reléguée dans la sphère de l’animalité alors que ses raffinements constituent notre spécificité humaine. La constante médiatisation de la violence nous la rend toujours plus omniprésente aussi bien familière qu’insupportable. Au lieu d’avoir cet effet cathartique et donc résolutoire, la répétition de scènes de violences nous y sensibilise comme si nous étions fascinés par l’horreur et que nous nous délections du mal infligé à autrui. Quel seuil avons-nous franchi ? L’interstice entre l’intolérance à la violence et la répétition de la jouissance de la souffrance de l’autre apparaît comme ténu.

 

 

 

Interstices et violences

 

 

 

 

 

Ce n’est alors pas un hasard si de manière concourante, certains termes deviennent de plus en plus présents dans le champ de l’organisation tels que souffrance, violence et harcèlement. Pour autant l’engouement social pour ce dernier concept laisse penser que c’est probablement le fait que cette souffrance est subie et qu’il n’y a pas lieu de tout ramener à des facteurs psychologiques mais plutôt à rendre compte d’une certaine complexité sociale. La violence exercée de l’organisation sur l’individu fait jour et elle est rendue visible par ce concept unique qui rassemble l’expression de toutes les souffrances et des manques de reconnaissance. Certes elle n’est pas nouvelle mais le phénomène de cristallisation sur le concept de harcèlement lui l’est et interroge quant à ses multiples significations. En quoi est-il indicateur d’un besoin que formulent les salariés vis-à-vis de leur organisation ? De quel type de souffrance est-il le symptôme ?

Notre propos n’est pas d’y répondre ici mais davantage de se demander quelle est la marge de manœuvre restante aux acteurs des organisations lorsque tout devient violence et harcèlement ? Quels interstices de négociation ont-ils face à ce nouvel amalgame ?

Il existe là aussi une forme de violence dans le fait qu’il n’y a plus de distinction entre les événements, tout procède d’une même chose, le harcèlement. Quand tout est dans tout, on ne peut plus distinguer les frontières, les limites et les seuils et cette indifférenciation rappelle les dépendances archaïques et ramène avec elle soit la violence cannibale du stade oral, soit la violence de la différenciation. Dans les deux cas, l’amalgame et l’indifférenciation sont sources de violences.

Il est alors légitime de se poser la question suivante : quelles formes d’échanges sociaux cela préfigure-t-il ?

 

 

 

Zones de flous, zones de pouvoir : nouvel espace de violences

 

 

 

Par ailleurs, les conflits liés aux prises de pouvoir sont identifiés par les sociologues des organisations (Crozier, Friedberg) comme le fait des flous laissés volontairement ou non par l’organisation. C’est-à-dire ces zones non prévues, des limites non clarifiées qui conduisent les acteurs à prendre position dans ces espaces mal définis et créant ainsi des conflits de rôles et plus largement de territoire et des conflits de pouvoir. Car il s’agit de savoir qui sera le premier à déployer sa stratégie de conquête sur l’espace et sur ses concurrents. Jusqu’ici ces phénomènes apportaient surtout leur lot de conflits, mais il semble qu’aujourd’hui, la violence apparaisse parce qu’il n’y a pas d’instances de régulation à ce type de comportement (Wieviorka). L’ambiguïté pouvait se gérer auparavant parce que les instances de régulation étaient clairement identifiées, à présent les pouvoirs des classes sociales (Etat, patronat contre syndicats) deviennent les composantes d’anciens paradigmes de société. La jeunesse contemporaine se retrouve dans la performance des organisations réticulaires et se repose alors sur la notion d’interstices de contacts propres aux réseaux technologiques comme physiologiques. Si les flous organisationnels étaient jusqu’ici réglés par l’autorégulation des acteurs, aujourd’hui, ceux-ci surfent et laissent les incohérences béantes générer davantage de violences dans l’espace inachevé d’une altérité qui doit se redéfinir avec de pouvoir se reconnaître. Il serait alors nécessaire de repenser un stade du miroir à l’état adulte et que l’entreprise aura a repensé comme nouvel accès à la symbolisation.

 

 

 

Que ces instances de régulation dont nous avons parlé prennent la forme de réglementation,  de procédures de définition de postes, de tâches, de frontières d’équipes ou autres, toutes ces initiatives ont pour fonction de créer du tiers à la fois séparateur et médiateur. Les espaces informels, ces temps morts étaient aussi des espaces régulateurs et médiateurs par la possibilité qu’ils laissaient à chacun de pouvoir se connaître, échanger, dialoguer et évacuer les sources de tensions excessives.

 

 

 

Interstices, violence et choc de paradigmes

 

 

 

 

 

La violence se glisse dans les espaces non clarifiés, dans l’hésitation du corps social qui se cherche, elle vient comme une énergie vitale, surgir, comme le magma, du choc des deux plaques tectoniques à la suite d’un tremblement de terre. Le paradigme moderne s’éteint difficilement, dans les derniers soubresauts et barouds d’honneur pour montrer qu’il est encore vivace a du mal à laisser la place à un nouveau qui trépigne de toute la sève de sa facette juvénile. Le post-moderne plasmodie le bit du changement. Le choc frontal des deux paradigmes crée la violence de l’affrontement, l’écart se creuse et elle se déverse comme indicateur d’une mutation essentielle, d’un tournant de société. La question est alors de savoir comment endiguer cette sève féconde.

 

 

 

Alors lorsque l’entreprise cherche à savoir comment éliminer ses sources de violence et ses tensions internes, nous pouvons rendre compte de l’erreur fondamentale qui est alors faite. Le mythe moderne, universaliste et moralisateur cherche à éradiquer une constante consubstantielle de l’homme. Il ne s’agit pas d’éliminer cette particularité humaine mais davantage de savoir comment composer avec elle. De la sorte, elle pourra exprimer et dégager énergie, vitalité et créativité mais sous une forme relativement canalisée et acceptable par le corps social afin qu’elle ne lui nuise pas au point de le détruire.

Ainsi les moyens d’apprivoiser cette violence pourront-ils se rechercher chez René Girard au travers des processus de ritualisation permettant de sortir de la violence mimétique ou encore selon Michel Maffesoli de lui préférer une certaine homéopathisation du mal par la restauration d’interstices ludiques, exutoires sublimatoires à la violence.

La question qui pourra alors se poser est de savoir si l’entreprise va, à son tour, devenir le décor d’une érotisation de la violence permettant de créer, à nouveau, par la sensibilité de cette part obscure de la relation, ce lien perdu. Alors à la suite du constat classique selon lequel la violence détruit l’altérité peut-être que la post-modernité serait le paradigme éclairant les nouvelles modalités du sens émergeant de la reconstruction du lien social. Et ceci par l’expression brute d’une violence qui vise à réunir les personnes autour de ritualisations tribales encourageant la passion d’être ensemble.

 

 

 

Conclusion :

 

 

Envisager de régler la violence s’entend plus raisonnablement comme considérer tout d’abord sa propre violence et apprendre à la regarder en face, à la verbaliser, à la contenir et à la dépasser. Puis il sera question de restaurer des espaces et du temps, de manière à se réapproprier ces langueurs humaines, ces temps gaspillés et vivants afin de recréer de la qualité dans le lien social. Redonner de l’épaisseur aux interstices sociaux, leur permettre de se déployer conduira à ce que les acteurs redonnent du sens à leur actions et par extension à leur existence. Tout en se reconnaissant une existence propre ils pourront alors reconnaître l’autre dans sa différence. Valorisation aussi élémentaire qu’essentielle pour endiguer la violence et retrouver la compassion et l’amour de l’autre, au sens biblique ou laïque, pourvu que cela se passe sans violence et dans la reconnaissance de la différence.

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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

Mémoire comme moyen de dépasser la violence collective

Christine Marsan

 

Introduction

 

Le 11 septembre, puis le 21 septembre et pour finir le 21 avril, une succession d’évènements, de turbulences et de soubresauts qui nous rappellent que l’humanité ne peut faire l’économie de la mémoire.

 

C’est en disant « plus jamais ça » que nous pouvons évoquer ce terreau de nos racines, ces blessures toujours béantes qui nous rappellent qu’il reste encore des progrès à réaliser pour élever l’humanité au niveau de nos espérances, de nos exigences voire de nos utopies.

Encore faut-il qu’elles soient définies mais ceci est un autre débat.

 

L’angle d’approche que je retiens dans cette présentation est que la violence pose question au principe d’humanité un peu comme une sorte d’éternel retour ou une perpétuation du même ou dit encore autrement comme un manque flagrant de progrès de l’humanité diraient certains moralistes.

En tous cas cela peut poser question et surtout lorsqu’il s’agit de l’articuler avec la mémoire. Et c’est alors l’objet de mon propos de montrer comment les deux peuvent se conjuguer.

 

La violence expression d’un retour, celui du refoulé :

Je ne reviendrai pas sur l’omniprésence de la violence, elle est constatée et surtout excessivement amplifiée par les médias. Observée par le sociologues comme la manifestation d’une société dont les structures sociales sont délitées, expression de la société fragmentée et confirmée par les psychologues qui notent, en cabinet comme en institution, une augmentation significative des pathologies dites états-limites, limitant l’usage du symbolisme pour s’exprimer au travers de passages à l’acte et donc d’actes violents. Tous ces évènements concourent à la violence individuelle et collective que nous constatons tous les jours dans les faits divers.

Donc, mon propos s’attache davantage à chercher à comprendre pourquoi il existe des sortes de répétitions et des références à différents types de retours, dès lors que l’on cherche à rendre-compte de cette violence.

Je m’explique.

 

Ainsi face à ces apparentes répétitions de l’histoire (violences et barbaries), nous observons un besoin récurrent de « retours » comme autant de quêtes pour retrouver quelque stabilité et explications dans le passé, parfois magnifié et idéalisé apportant, en quelque sorte, un confort douillet à nos angoisses quotidiennes. Ces fréquentes évocations de « retour » tantôt au Moyen-Age, tantôt « au bon vieux temps » font également resurgir un autre type de retour celui du refoulé.

Lorsqu’une violence a été commise dans une société qu’elle soit l’œuvre d’étrangers ou pire entre civils d’une même nation, celle-là peut soit entrer dans l’oubli (c’est-à-dire la mémoire) collective soit être analysée, décortiquée, comprise, et « traitée » pour se donner les moyens de ne plus réitérer les mêmes erreurs.

 

 

Cette inscription de la violence dans l’inconscient personnel et collectif a pour conséquence, sans l’extériorisation de toute forme possible de symbolisation ou de sublimation, que l’individu comme le corps social intègrent ce mode de réaction comme le seul possible pour exprimer ses mécontentements, ses demandes ou ses revendications.

Les psychologues du développement de l’enfant ont montré comment celui-ci se développe à la fois cognitivement et affectivement d’abord par l’imitation, puis par l’attachement à ses parents, il ne saura faire autrement que reproduire du même à l’âge adulte.

Ainsi, à chaque menace sociale, d’une part, les comportements systématiques refont leur apparition sous la forme de cette violence non réparée, d’autre part, blessures et meurtrissures de l’histoire resurgissent intactes mais grossies du fait que justement le pardon et l’acceptation ne sont pas venus clore (forclore) ces souffrances.

Comme une boule de neige, à chaque nouvelle résurgence, ce mal endémique lié à la violence non gérée prend toujours plus d’ampleur et développe toujours plus de violence et de barbaries.

La vie humaine ne représente plus rien, non seulement elle n’est plus respectée mais elle est le premier bien attaqué par l’homme. L’altérité disparaît alors avec la violence.

Hier Michel Tibon-Cornillot nous rappelait combien les techniques se sont quasiment rassemblés autour du projet, conscient ou pas, de mettre toutes les technologies d’une époque au service du meurtre de l’homme (exemple de la Première Guerre mondiale et de ses 25 millions de morts). Et justement comme il le faisait aussi justement remarquer ce type de génocide contre l’humanité est passé plus ou moins sous silence, malgré la richesse des productions des historiens et sociologues sur le sujet. On parle du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale, heureusement d’ailleurs, mais pas du reste. Méconnaissance, déni, balayage médiatique ?

 

 

 

Peu importe finalement, le constat est que le manque de verbalisation accroît les refoulements de toute nature. Ce n’est que depuis quelques années que les médias s’empare de cette première guerre mondiale et que l’on voit apparaître de nombreux ouvrages comme par exemple, Paroles des Poilus pour justement témoigner de ces horreurs devenues taboues au sortir de la guerre et qui ont pourtant détruit nombre de couples et plus largement de famille par l’intensité de la souffrance, l’horreur vécue dans le silence et le malaise de ce retour de morts-vivants reprenant la place d’hommes qu’ils ne sont plus.[1] Ce qui a alors posé la manière de reconstruire une nouvelle cellule familiale sans pourvoir en parler justement. Seuls les cauchemars hurlaient dans la nuit ces douleurs innommables que l’on ne pouvait pas dire le jour.

 

La fréquence de retour de la violence et du refoulé :

 

Il est remarquable de constater combien à chaque phase d’instabilité sociale correspond un retour du refoulé qui ramène aux yeux du monde sa cohorte de souvenirs et d’instants inoubliables mobilisant alors les énergies de tous pour que le pire soit évité, parfois de justesse, mais malgré tout écarté.

Nous assistons à une sorte de cycle. A la suite des pires exactions de l’Histoire, quand l’homme a les mains tâchées de sang de ses frères et de ses ennemis, le peuple veut, après avoir fait réparation, ce qui est d‘ailleurs nouveau, effacer cette humiliation faite à l’homme. Et ceci en fêtant joyeusement le retour de l’abondance, de la fête et de l’insouciance. C’est ainsi que nous pourrions comprendre le besoin essentiel de mai 68 et plus généralement des années 70, prônant l’amour plutôt que la guerre dans un désordre charnel collectif, fêtant les retrouvailles de la joie et de l’opulence après les privations d’Auschwitz et Ravensburg.

L’effervescence vient en réponse effacer l’ignominie des potentialités ténébreuses de l’homme pour rendre compte d’un regain de vitalisme qu’il n’ose plus verbaliser. En effet, à chaque fois que l’homme a eu un projet sur lui-même, cela s’est traduit par de grands enthousiasmes et de magnifiques idéologies, portées par le Verbe et les Manifestes et toutes ont fini dans les pires des totalitarismes.

Au « plus jamais ça » des intellectuels d’après-guerre, les affoulements incompréhensibles des jeunes (et moins jeunes) d’aujourd’hui, tour à tour réunis pour le Loft, le foot, l’éclipse de soleil ou les Manifestations du 1er Mai voudraient sans doute exprimer ce besoin de restituer du collectif, mais l’homme a tellement peur de cette parole qui pourtant le caractérise que c’est par les effusions affectuelles qu’il se récompense en redécouvrant l’altérité par le contact fusionnel et chaleureux.

On s’aime ensemble à défaut de savoir parler ensemble ou encore penser ensemble, cela fait trop mal !

 

Ainsi, lorsque tout le monde croit le passé enterré et lassé de répéter fréquemment les horreurs de la Shoah, voilà qu’une élection fait basculer la République pour un soir sur le bord de l’intolérance, rappelant son cortège de souvenirs redevenus d’actualité !

Alors les vieux démons resurgissent et la menace est immédiatement diabolisée, la foule fait corps et défend sa République et sa démocratie contre les affres intolérables d’un fascisme menaçant. L’homme qui incarne cette tendance devient alors le bouc-émissaire de toutes les peurs, de toutes les horreurs actuelles et passées  et surtout craignant celles à venir.

Ne vous en déplaise la société a besoin d’exutoire, notamment pour évacuer cette violence primordiale qui lui est consubstantielle et qui d’ailleurs est tout aussi sa force et sa richesse dès lors qu’elle sait la canaliser.

 

 Le rôle de la mémoire :

 

 

C’est alors que la mémoire revient évoquer en quoi l’humanité a besoin de se souvenir pour progresser et ne pas perdre les acquis des Droits de L’Homme dans des bains de sang odieux.

 

 Pour venir à bout des barbaries commises sur autrui il est souvent recherché une cessation des violences d’une manière ou d’une autre. Pour y parvenir, avant le XX°siècle, les envahisseurs s’installaient tout bonnement dans le pays qu’ils avaient conquis, les vols et viols ne se comptaient plus, les exactions et dépossessions en tous genres étaient monnaie courante et faisait partie des modalités de l’invasion. Mais combien de souffrances ont alors été refoulées dans l’inconscient ?

Au fil des conflits, guerres et autres colonisations, les processus de fin des violences se sont codifiés et, peu à peu, les guerres ont abouti à des traités de paix. Mais ce n’est que depuis les deux guerres mondiales que les horreurs ayant dépassé tout ce qui avait été réalisé jusque là, principalement par le nombre de morts durant la Première guerre mondiale et l’industrialisation du génocide avec le nazisme, que l’humanité a pu réaliser un sursaut de conscience et se donner les moyens d’enrayer de telles atrocités.

La Loi est venue apporter des éléments légaux de « réparation », des tribunaux ont été créés, des procès ont été réalisés et un terme qualifie, à présent, les crimes allant à l’encontre des Droits de l’Homme, il s’agit des « crimes contre l’humanité ». Si cette légalisation de la violence ne résout pas tout, elle est, selon René Girard, un des moyens fondamentaux pour venir à bout de cette violence fondamentale de l’humain.

Pour autant, cette violence inter nations a diminué mais elle a fait resurgir la violence civile, intra nationale. Et de ce fait chaque état se demande comment enrayer le phénomène, nous ne pouvons pas toujours nous trouver un Ben Laden pour aller évacuer en Afghanistan nos surcroîts de pression, d’autant que nous souhaitant dans le même temps réaliser des guerres avec zéro mort, pour nous en tous cas. Mais c’est un autre débat que je laisse pour le moment.

 

 Revenant à la mémoire, je dirai que celle-ci ne se cantonne plus alors dans les témoignages et les monuments aux morts. L’historien se découvre des alliés pour apporter témoignage de l’histoire surtout s’il a comme projet de contribuer à l’enrichissement et à l’évolution de l’humanité.

  Mémoire et transmission :

 

 La mémoire, c’est à la fois se souvenir, transmettre et permettre par cette connaissance des expériences passées de permettre que ce qui fait obstacle au développement de notre humanité ne soit plus et jamais plus. Il ne s’agit nullement de l’enterrer mais de le dépasser.

Pour ce faire, le travail de mémoire s’accompagne du travail de symbolisation et de deuil.

 

Il n’est pas nécessaire de rappeler que l’une des caractéristiques principales de notre humanité est le langage articulé, c’est-à-dire notre capacité à symboliser à nous distancier du réel et donc tout autant pour le meilleur que pour le pire.

C’est bien cette capacité qui fera toute la différence dans l’évolution de l’humanité. Sans l’exploiter à plein nous accréditons les discours moralistes qui disent « de toute manière, l’humanité ne fait aucun progrès », ce qui est bien entendu faux mais qui illustre bien cette déception qui anime chacun d’entre nous quand lorsque nous pensons avoir refermé une béance que l’homme à créer en maltraitant son prochain, voilà qu’une nouvelle violence resurgit pour ébranler l’édifice précaire de notre humanité. Plutôt que de condamner, je propose davantage de s’interroger sur ce constat que nous faisons d’une société qui prendrait des aspects psychotiques après avoir fait montre de traits particulièrement névrosés. Pour le moment, ceci nous affole et je suis la première à déplorer des excès de violence. Néanmoins le discours sécuritaire me paraît illustrer plutôt la peur, sans compter l’opportunité politique de récupération, mais surtout il ne tient pas compte du fait que nous sommes - la société prise dans son ensemble - dans un processus global de régression à des stades de développement psycho-affectifs archaïques tout comme le fait l’individu, lorsqu'il envisage un travail de deuil. Les différentes étapes par lesquelles il va être amené à passer pour aller du choc et de la souffrance initiale à l’acceptation ne vont pas se faire dans les mêmes stades du psychisme. Il va être amené à revisiter les différents stades antérieurs de son développement psycho-affectif.

Je postule donc que ce que nous vivons à la taille de notre société est du même ordre et constitue une réponse normale de la psyché collective face aux refoulements répétés et aux prises de conscience récentes de briser le tabou.

Devant l’horreur et l’indicible c’est la sidération et le déni et tout le monde s’accorde à dire que lorsque la douleur est trop intense, on constate une inhibition de la pensée. Eh bien nous y sommes, mais à l’échelle de la société, française, au moins.[2] C’est pourquoi je postule d’appliquer les outils de l’accompagnement individualisé à la société entière et notamment afin de restaurer la mémoire et de savoir comment transmettre l’expérience.

 

 Ainsi, la question se pose de savoir, dans le projet de venir à bout de ces violences et de ces barbaries faites à l’homme, comment réaliser l’exploit de transmettre l’expérience et le vécu.

 En effet, la transmission de savoirs peut s’effectuer en mobilisant les seules capacités cognitives, mais l’expérience, par définition se vit par l’individu lui-même et vouloir éviter de reproduire les horreurs du passé aurait pour soubassement de pouvoir transmettre les expériences, les vécus, les souffrances et les émotions de chacun des martyrs et des victimes en tous genres.

 Là, un obstacle majeur s’élève, l’expérience est basée sur le socle de l’affectif et de l’émotionnel et ceci ne se transmet pas mais se ressent !

 

 

 C’est pourquoi l’effort de mémoire est si difficile. Témoigner, dire, écrire sont déjà des étapes majeures mais elles ne peuvent remplacer ce que l’individu ressent et ce sont bien ses émotions et la lecture de ses affects (ou non) qui le feront évoluer. Ce que l’on appelle développement personnel ou croissance individuelle reposent également sur ces principes. La conscience ne se développe qu’à la suite d’un choc, ou d’une souffrance. Alors vient le besoin de connaître pour comprendre puis la prise de conscience, le raisonnement réflexif et parfois engagé pouvent éventuellement déboucher sur l’éthique, c’est-à-dire une nouvelle définition des modes de fonctionnement et d’action.

Mémoire et réparation :

 Ainsi, pour faire réparation, pour rendre le travail de la mémoire, à la fois actif et efficace, il paraît fondamental d’allier les compréhensions transdisciplinaires d’un problème. L’historien comprendra et analysera avec le philosophe, le sociologue et le psychologue les épreuves clés de l’humanité, à la fois pour rendre intelligible les évènements du passé et du présent et aussi pour définir ensemble des moyens les plus efficaces, c’est-à-dire les plus pédagogiques pour faciliter au-delà de la transmission des faits, celle aussi des affects, des ressentis et des souffrances.

 Un des moyens pour y parvenir a longtemps été l’image.

 L’image est alors utilisée là dans sa plus grande efficacité et pour son plus beau dessein. L’impact du visuel est indéniable et c’est ce qu’il y a de plus efficace pour impressionner son auditoire. C’est d’ailleurs le choix des musées allemands, de Munich à Berlin, il est fascinant de constater que la mémoire du passé passe par des photos des destructions des villes et des bombardements, des églises partiellement reconstruites, affichant leur béance et leur vide chaque jour sous l’œil du passant.  Les impacts de balle sont encore présents pour rappeler où se situaient les zones Ouest et Est de Berlin. Pas de mots ou très peu mais des images, des peintures, des photos pour provoquer l’impact le plus important et permettre l’éveil des consciences et des engagements.

 Pour autant, l’image aujourd’hui ne suffit plus, d’autant que la télévision a saturé le phénomène de transmission et de sensibilisation. Nous pouvons manger en regardant la télévision et nous manifestons le même état émotionnel en regardant les nouvelles couches- culotte de bébé et le saut d’un désespéré dans le vide.

 C’est pourquoi je suis très réceptive notamment à la position de Martine Ségalen quand elle conclut sont article Famille de quoi héritons-nous ?[3] constatant que ce sont à présent les petits-enfants qui façonnent leur besoin de transmission en demandant à leur grand-parents ce qu’ils souhaitent connaître de leur patrimoine. Il s’agirait alors d’une sorte de « transmission à rebours en quelque sorte, dans laquelle, en tous cas, la hiérarchie des générations disparaît». Il me semble que pour parvenir à la réalité d’une transmission, voire à l’efficacité d’une mémoire, il est nécessaire d’observer comment la société évolue, quelles sont ses nouvelles particularités, comment recrée-t-elle du sens et alors les méthodes appropriées pourront se construire avec les nouveaux protagonistes de l’histoire.

 Conclusion

 En conclusion, pour que la mémoire constitue le socle de l’humain, il est nécessaire que la violence fondamentale de l’individu soit verbalisée, symbolisée, expliquée, dépassée, punie et qu’un travail de deuil s’opère pour comprendre, accepter et parfois pardonner. Alors, une fois, la réparation faite (même si parfois seule l’acceptation peut être atteinte), il est possible de construire autre chose et autrement et chaque nouvelle brique contribuera à l’édifice de l’humanité. L’histoire et la mémoire deviennent alors le socle facilitant la croissance et l’émergence d’une humanité en évolution.

 

 

 



[1] On a d’ailleurs très bien réhabilité ces gueules cassées notamment avec de beaux films comme la Chambre des Officiers. Ce qu’il y a de nouveaux dans ce type de productions c’est la réintroduction de la parole, de la médiation de la souffrance et de la douleur. L’horreur n’est plus taboue, elle peut se dire.

 

 

 

 

[2] Nous avons une piste tout à fait positive si nous savons la regarder c’est que cette violence justement constitue une sorte d’énergie vitale à exploiter et ces regroupements « irrationnels » font état de ce vitalisme ou dynamique du social sur lequel nous pouvons nous appuyer pour envisager le tonus nécessaire de l’évolution de l’humanité.

[3] Sciences Humaines. Qu’est-ce que transmettre ? Mars-avril-mai 2002. Hors série.

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Published by Christine Marsan - dans Sociologie
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30 septembre 2005 5 30 /09 /septembre /2005 00:00

L’Androgyne : une figure archétypale de notre civilisation renaissante

 Christine Marsan

 

 La réalité est binaire et modélise notre manière de penser

 

 Françoise Héritier, de par ses recherches,[1] nous a expliqué comment notre appréhension du monde est basée sur la différence des genres et la cyclicité des contraires et en quoi cela a conditionné notre mode de pensée. Ainsi, depuis l’origine du monde, lorsque l’homme observe son environnement, il est face à la dichotomie magistralement incarnée par la différence des sexes et renforcée par nombre d’autres dyades qui s’opposent telles que le jour et la nuit, le froid et le chaud, le cru et le cuit, etc. Ce qui l’amène à classifier ce qui l’entoure, éléments naturels, animaux et humains en deux grandes catégories, ce qui est différent de lui et ce qui est identique. Ceci conditionne alors sa manière de penser sous la forme du raisonnement binaire et c’est ce qui conduit alors à l’intolérance. Car le fait que tout ce qui est différent peut revêtir des dangers, apparaît comme menaçant et l’homme est alors amené à le rejeter.

  La modalité du même ou du différent dichotomise, sépare et incite davantage à la lutte et à l’exclusion, à l’intolérance qu’à la capacité de concevoir l’unité des contraires.

Ainsi Françoise Héritier, en mettant en avant ce premier invariant anthropologique fondamental, démontre que cette modalité de pensée binaire est ancrée dans notre patrimoine culturel depuis des milliers d’années et que les principes d’opposition, de combat et de lutte contre l’étranger envahisseur est une habitude, originellement liée à la survie, mais qui connaît des survivances aujourd’hui particulièrement néfastes au rapport à l’altérité.

 

 Nous sommes loin, en Occident en tous cas, de nous situer dans un contexte de survie, en tous cas pour la majorité d’entre nous, et pourtant nous manifestons toujours la même aversion pour autrui. Nous remarquons d’ailleurs que plus les époques sont difficiles économiquement et socialement et plus l’intolérance à l’égard de « l’étranger » grandit.

Ainsi, malgré l’amélioration significative des conditions de vie, éloignant les problématiques de survie, nos comportements agressifs subsistent faisant de l’autre, un étranger et un danger.

Les radicalismes successifs qui ont conduit à toutes les barbaries de l’histoire ne semblent pas suffire à nous éclairer pour agir différemment.

C’est alors l’une des multiples causes qui explique que le paradigme moderne, reposant sur le progrès technique et avec lui l’avènement du confort, de la consommation et de la destruction massive des autres hommes, soit saturé. Car il n’a pas su répondre à sa promesse initiale, à savoir, apporter le bonheur à tous et ceci en respect des principes humanistes de ses inspirateurs des Lumières.

 

 Le changement de paradigme annoncé 

 Aujourd’hui nombreux sont ceux (Baudrillard, Maffesoli, Morin. Jacquard, Serres…) qui constatent la réalité d’un changement majeur de paradigme pour nos sociétés occidentales et dont l’une des caractéristiques principales repose sur la capacité à concilier les paradoxes (Michel Cassé, Emmanuel Caron, Etienne Klein) et à embrasser une réalité toujours plus complexe et systémique. Que ce soit en physique, en sociologie ou en psychologie, toutes les sciences de la matière et les sciences humaines en apportent les preuves. Les évolutions de la science conduisent inexorablement la société à devoir modifier ses représentations, sa manière de penser, d’appréhender tant la réalité que l’altérité. En fait, l’apport d’Einstein a principalement consisté à reléguer encore davantage notre besoin viscéral d’ethnocentrisme. Ce qui a coûté réputation et vie à Galilée et Copernic lorsqu’ils ont pu « prétendre » que la terre n’était plus le centre du monde, Einstein avec sa théorie de la relativité, éloigne encore davantage la possibilité que nous puissions être importants dans l’univers. Nous sommes probablement une infime partie d’un minuscule morceau de galaxie noyé au centre d’un univers aux multiples espaces et dimensions temporelles.

  Si donc sa théorie a eu un impact sur la position de la terre dans l’univers, qu’en est-il alors de celle de l’homme ? Notre finitude et notre relativité deviennent alors criantes et ont un impact direct sur la question de la place que nous occupons au centre de l’univers. Nous sommes de moins en moins le centre du monde et donc nous devons alors travailler à l’échelle de l’humanité toute entière au sens de notre existence. Il n’est alors pas étonnant que ce questionnement existentiel et fondamental ait un impact sur tous les pans de notre vie.

Ainsi, la pensée binaire ne permet plus de comprendre et de gérer la complexité de la réalité.

Et l’on peut comprendre pourquoi notre société chancelle car ses principes structurants bougent et nous sommes démunis pour concevoir son évolution. Ce qui se traduit par toutes les crises des structures fondamentales que connaît notre société principalement depuis le milieu du siècle dernier. Les remises en cause portent sur le patriarcat, le masculin et l’autorité, la remise en cause des rôles sexuels et sociaux des hommes et des femmes, l’écroulement de la structure familiale classique avec les familles monoparentales ou recomposées, les mariages de couples homosexuels, les adoptions par des homosexuels d’enfant, la crise du mariage, etc. Il en est de même aussi pour l’Eglise catholique qui n’est plus un modèle structurant pour la société. Pour autant, nous ne rentrerons pas dans notre démonstration sur les causes, nombreuses, de la faillite de l’église, nous la citons simplement à titre d’exemple.

 

 On peut alors mieux comprendre en quoi ce changement de paradigme est l’occasion d’inquiétudes et de frictions. Celles-ci se traduisent par toutes sortes de violences ébranlant le corps social dans son entier et reflètent la transition et l’incapacité de la société à donner structures et sens pour en sortir. Car l’ancien paradigme, celui de la modernité, résiste tant qu’il peut à sa propre décadence et le nouveau n’est aujourd’hui qu’en émergence. La post-modernité[2] incarne alors cet entre-deux, par une consumation effervescente et fusionnelle où la vie est en train de se renouveler sur les cendres d’une société gémissante. Il n’est qu’à voir le nombre d’ouvrages qui rendent compte de « la mort de ceci », de « la fin de cela » ou encore « d’une France qui tombe » et d’une société qui part en lambeaux. Ceci créant un climat délétère de sinistrose et de morbidité propre à l’inertie, au désespoir et à la fatigue d’être soi.

  La violence comme symptôme de l’entre-deux paradigmatique

  Pour l’instant notre civilisation moderne est aux prises avec des violences protéiformes parcourant tous les domaines de notre société. Celle-ci, si elle revêt une certaine complexité causale, pourrait aux plans sociologique et symbolique se comprendre comme l’illustration de ce temps chaotique de l’entre deux paradigmatique.[3] Lorsqu’un modèle de civilisation se meurt et que l’autre est balbutiant alors la société dans son ensemble est tiraillée, aux prises avec des normes différentes, voire paradoxales. Ce que nous voyons s’illustrer par les multiples sous-cultures qui caractérisent notre pays, par exemple.

 

 

 

  Cependant si la diversité se constate elle ne cherche pas à se « rencontrer ». Chaque communauté, au mieux s’ignore, au pire s’affronte, dans cette lutte pour la survie identitaire de chaque groupuscule pensant détenir les clés de la vie éternelle (physique et symbolique). Chacun revendique la légitimité à porter les couleurs du prochain paradigme et en fait la société entière crie surtout son incapacité à repenser un sens qui pourrait fédérer l’ensemble. Ainsi encore récemment, Pierre-André Taguieff dans la République menacée rendait-il compte du fait que l’esprit républicain n’est plus et qu’il ne constitue plus l’unité pour les français. La république ne permet plus d’être ce matériel commun dans les représentations et dans la construction identitaire qui conduit chacun à pouvoir se sentir à la fois singulier dans sa communauté et aussi rattaché à un principe d’unité, de valeurs partagées qui le fait se sentir français plutôt qu’allemand ou italien.

 

 Ainsi cette pluralité culturelle qui illustre bien la richesse de notre société ayant accueilli différentes nationalités, cultures et pratiques sociales ne se traduit pourtant pas par un modus vivendi facilitant les compréhensions. A l’inverse la violence est partout et surgit au détour des rues comme à celui des bureaux. Cet « envahissement » de la violence pose alors question, comme un épiphénomène du malaise de la civilisation[4] à ne pas pouvoir se repenser et se construire une nouvelle identité.

Vouloir éradiquer la violence, ce qui est le projet de la modernité (zéro défaut, risque zéro, etc), c’est ignorer une partie de nous-même, c’est nous leurrer sur notre humanité. C’est pourquoi, en suivant Françoise Héritier, il est important de penser la différence et de voir comment articuler les oppositions pour qu’elles ne se traduisent pas en radicalités et en violences.

 

 Du goût pour la science à la séparation à outrance des champs disciplinaires (et par là même la fragmentation des aspects pluriels de la vie)

 

 

Par ailleurs, notre société est tombée dans l’excès de classification et de séparation, tout est devenu hermétique, les champs disciplinaires comme les personnes. Ce sentiment de fragmentation correspond à la désintégration du corps social dont les sociologues disent qu’il est constitué de nombreuses tribus[5] bien distinctes les unes des autres.

Cette réalité sociale s’illustre aussi au niveau symbolique et c’est ce qui va nourrir l’imaginaire collectif d’une époque et intensifier son inclinaison vers une tendance constructive ou plutôt destructive. Ce n’est alors pas un hasard si dans cette phase instable on voit resurgir sur le devant de la scène les figures archétypales telle que celle du diable (diabolos, diaballein: désunir, séparer) illustrant l’état de l’imaginaire de la société. Ce qui se retrouve par le goût avéré pour les pratiques morbides en tous genres (gothiques, etc.) qu’arborent les jeunes.

 

La société dans laquelle nous vivons connaît les stigmates d’une décadence avec ses cristallisations sécuritaires et le développement chronique de psychoses sur tous les sujets. Elle se crispe en quelque sorte, sans pour autant avoir en contre-poids d’élan de vie particulièrement identifié.

C’est une phase délicate de trouble, de stagnation (la putrefactio des alchimistes), d’entre-deux, voire de mort à soi-même, que l’on se place au niveau de la société ou de l’individu. D’ailleurs cela fait plus de 20 ans que l’on parle de crise, à force cela devient un état permanent qui fait dire à certains (Ehrenberg) que notre société est dépressive par manque d’appétence de vie, par manque d’orientation, de direction, de sens.

 

 Cette étape de mort d’une époque, ici d’un paradigme en l’occurrence, exige une désintégration plus ou moins forte de la conscience prométhéenne, moderne. Cette phase obscure de la pensée et de la réflexion (lorsque le modèle prégnant est en chute libre et lorsque le suivant n’est pas encore effectif et construit) est l’occasion de l’émergence mentale de contenus inconscients et l’activation d’archétypes pour raviver le processus vital de régénérescence social et individuel. 

L’inconscient collectif va alors produire les images qui vont nourrir l’imaginaire collectif et lui permettre, par l’intermédiaire de symboles redécouverts, de poser de nouvelles bases à notre civilisation.

 

Ainsi, selon l’orientation que prend la société soit nous sombrons dans le défaitisme chronique et nous courrons le risque d’une mort annoncée en restant enkystés dans l’archétype du diable ou alors nous nous emparons de ces sursauts éparpillés de vitalité pour redonner une forme à notre société et nous avons alors besoin d’un nouvel archétype pour en rendre compte.

 

 La conceptualisation du changement de paradigme

 Si la conception théorique de ce nouveau paradigme est bien en cours, notamment avec la célèbre dialogique d’Edgar Morin nous incitant à penser l’inclusion des contraires et non pas l’opposition binaire des dyades, il existe un réel gouffre entre l’élaboration intellectuelle et la mise en œuvre au quotidien. La réalité de nos pratiques est bien encore ancrée dans la confrontation des opposés et non dans la synergie, l’intégration ou la convergence. C’est pourquoi nous nous retrouvons si bien dans cette part du diable et que le défaitisme l’emporte pour le moment sur notre capacité à concevoir une issue, d’autres modalités pratiques à la dialogique. A la décharge de ceux qui s’y emploient depuis plusieurs dizaines d’années, il semble manquer une pièce dans le puzzle afin de créer la reliance du sens au travers de la multiplicité observable. Et ce n’est alors pas un hasard si le « peuple » se dirige assez massivement vers de nouvelles croyances qui paraissent apporter la part manquante à l’édifice. L’intellectualisation de la conciliation des contraires ne semble pas suffire.

 

 

 

Succession des archétypes pour rendre compte de notre évolution

 Ainsi les archétypes se succèdent pour rendre compte des étapes que traverse la société, celle du diable pour figurer les deux paradigmes qui s’opposent par la cohorte de pratiques consumatoires. Le grand intérêt de beaucoup de nos contemporains pour les croyances orientales, notamment bouddhistes et taoïstes, réside dans cette fascination pour l’intégration des contraires comme le yin et le yang dans le Tao, par exemple. Cette attirance transcendante exotique est le signe d’une nouvelle quête[6] qui ouvre tout grand la voie à l’androgyne comme principe d’unification et de régénérescence. L’évoquer c’est rêver de cet Unus mundus médiéval, de l’Atman-Brahman védique, comme principe originel et fécond fertilisant les nouveaux possibles.

  L’androgyne

 

 Rappelons-nous que l’androgyne apparaît dans la mythologie comme l’instance originelle, l’Etre initial qui a engendré la vie sur terre et qui représente l’unité des principes opposés. Issu des eaux primordiales et du chaos, l’androgyne symbolise le principe de vie par excellence avant qu’il ne se sépare pour créer la matière, segmentant la réalité physique, la vie et l’esprit. Il est à la fois la représentation de l’Etre primordial comme celle de l’Etre réunifié vers lequel nous tendons comme pour envisager une issue paradisiaque et expiatoire à notre condition humaine souffrante et violente. C’est ainsi qu’à chaque époque particulièrement chaotique, lorsque le sens s’est perdu dans les méandres des violences guerrières, resurgit cet archétype de l’Androgyne comme une figure universelle permettant de repenser la vie là où elle semble perdue, caduque et nauséabonde.

 Ainsi à la sortie du Moyen-Age, dans les effervescences préfigurant la Renaissance, l’alchimie est-elle apparue comme liaison de la science balbutiante et de la pensée classique grecque et latine redécouvertes. Elle a sacralisé le mythe de l’Androgyne comme symbolisant, par excellence, la réunification, des contraires et la manière idéale de transmuter la matière brute (materia prima) en or physique et / ou symbolique. L’androgyne représentait alors la Pierre philosophale, le principe premier dont tout le reste est alors extrait, l’alpha et l’oméga en quelque sorte.

 Illustration au travers de l’art

 Nous pouvons puiser dans l’art, figuration à la fois contemporaine et visionnaire des temps à venir, pour trouver des traces de cette évolution paradigmatique. C’est bien à la fin du Moyen-âge que la peinture et la tapisserie représentent, pour la première fois, l’image de la mort aux côtés des notables du monde, comme dans la danse macabre (miniature du XV°siècle – Bibliothèque Nationale). Cette iconographie devient par la suite un genre et le thème de la mort s’imposa dans toute l’Europe. Ainsi intellectuels et artistes retraduisaient cet aspect morbide de leur temps laissant préfigurer l’ère suivante.

 

 

 

Aujourd’hui, nous observons combien la mort est à nouveau présente dans notre société, davantage dans l’art que dans le discours. Les personnes étant encore fort démunies à pouvoir parler de mort et de maladie dans notre société moderne, visant à l’aseptiser de tous les maux. Pourtant, en réaction à cette éradication d’une partie de notre réalité, la mort et le morbide se sont emparés de nos murs et de nos rues par la publicité, les pratiques juvéniles, les soirées tendances et les lieux branchés. L’imaginaire auparavant souterrain des tendanceurs underground s’affichent aujourd’hui en plein jour et a élu domicile partout.

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi, les Halles, centre mythique de la nourriture, le ventre de Paris, est-il aujourd’hui, l’un des lieux privilégiés de rencontre des tribus gothiques. Dans la matrix generis, de la rue Montorgueil à la rue Berger, les étals de nourriture approvisionnent les restaurants avoisinants et côtoie l’imaginaire de la mort. Celui-ci s’illustre par ces bandes juvéniles arborant des tenues gothiques[7] se mêlant aux restes des bandes punks et autres néo-porno chics mêlant allègrement les thèmes d’Eros et de Thanatos, jouant la provocation dans toutes les déclinaisons du noir.

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui est alors à comprendre de cette tendance tribale urbaine ce n’est non pas que nous entrons dans une phase morbide, non nous en sortons plutôt. Car lorsqu’il y a surabondance de signes cela ne signifie pas que nous installons dans un état de la société mais plutôt que nous en illustrons la saturation. Par conséquent, il devient plus pertinent de chercher parmi les décombres de cette illustration mortifère les signes du Phénix. Cette expression de l’humus (cendres), sous sa version putride préfigure les nouveaux semis. Ces humeurs sociales cherchent à rappeler la primauté de la vie oubliée en faisant surgir le côté sombre des imaginaires et inconscients collectifs pour que de nouvelles vitalités s’expriment. Ainsi après le temps du diabolon vient celui de l’androgyne, Dyniosos ayant alors assuré la transition androgyne et orgiaque (post-moderne) de la fin d’un temps moderne qui se désagrège dans les amoncellements morbides pour faire la place au besoin d’une nouvelle vie, d’un nouveau paradigme, qui sait d’un nouvel humanisme ?

 

 

 

 

 

 

 

C’est pourquoi, la figure de l’androgyne illustre, dans l’imaginaire, la possibilité d’exprimer l’intégration des contraires (coïncidentia oppositorum), de repenser la différence et la diversité car c’est ce qui peut couper court au cycle infernal de la violence.[8] Bien entendu, il  est question ici de penser la gestion de la violence. Car c’est bien contre cette intention moderne d’aseptiser le monde, d’ignorer la mort et cette part barbare de nous-mêmes que la jeunesse résiste en affichant les couleurs du morbide pour bien rappeler que la mort est à la vie ce que l’homme est à la femme, cet autre essentiel pour comprendre l’unité indissociable des contraires.

 

 

 

 

 

 

 

Nourrir l’imaginaire collectif pour raviver l’Eros de l’inconscient collectif

 

 

 

 

Il s’agit donc de gérer cette violence, en conscience, comprenant ce qu’elle exprime et cherchant par une restauration d’un projet qui ferait sens à l’ensemble, apporter les éléments de la sublimation de la pulsion de mort qui se traduit notamment par la violence contre soi et contre autrui. Et c’est bien d’un projet ample de société dont il s’agit. C’est pourquoi il nous semble important de nourrir l’imaginaire social d’autres représentations, davantage tournées du côté de la vie, qui permettront de pouvoir retrouver l’impulsion créatrice. Il devient « vital » de sortir de l’inertie, de l’impuissance ressenties par beaucoup de personnes qui conduisent parfois jusqu’aux violences par désespoir à devoir être face à cette complexité et à l’excellence exigée.[9]

 

 

 

Et ceci ne peut se faire, selon nous, que si notre imaginaire individuel et collectif se nourrit à nouveau à d’autres sources afin de trouver un nouvel élan qu’il pourra alors traduire dans le champ du symbolique, de l’action et de la création.

 

 

 

 

 

 

 

Les sources d’inspiration d’une nouvelle société

 

 

 

 

Dans le parallèle que nous avons réalisé entre la fin du Moyen-Age et notre époque, nous pouvons remarquer comment une civilisation, occidentale en l’occurrence, est allée puiser dans la pensée classique, grecque essentiellement, pour s’alimenter par de nouveaux apports lui permettant de se repenser plutôt que de s’éteindre.[10] Ce qui a donné alors toute la vitalité de la Renaissance et qui s’est aussi traduit par de nouvelles explorations, un art riche et l’accouchement in fine du siècle des Lumières. Ainsi même si aujourd’hui nous en contestons les effets pervers quelques siècles plus tard, par distorsion des principes premiers, il n’empêche que nous avons su faire preuve d’une extraordinaire créativité pour revivre à nous-mêmes. Notre civilisation possède en elle les ressorts du Phénix. Elle a aujourd’hui le choix de continuer en se reconstruisant où alors elle décide, finalement, de se diluer dans les valeurs et les principes d’autres civilisations en effervescence, faisant l’écho de leur vitalité juvénile ?

 

 

 

Qu’en est-il  aujourd’hui de notre civilisation contemporaine ?

 

 

 

 

Il semble que notre civilisation ait cherché à trouver dans l’histoire de l’humanité un autre terreau propre à lui redonner une nouvelle vie.

Ne pouvant plus se ressourcer auprès des civilisations dites classiques, il semble que ce soit alors parmi les sociétés primitives que nous trouvons une nouvelle inspiration. Ce que l’on retrouve dans la production cinématographique mêlant les genres médiéval, technologie, ésotérisme et spiritualité comme récemment au cinéma Star Wars, Harry Potter, le Seigneur des Anneaux ou encore les séries télévisées avec l’an dernier le zodiaque sur TF1 et ensuite le miroir de l’eau sur France 2 et Dolmen cette année.

 

 

 

 

Les emprunts aux sociétés primitives

 

 

 

 

Car si la société aime ses emprunts faits au médiéval comme aux traditions primitives telles que l’animisme, le chamanisme, etc, c’est qu’elle a besoin de se reconstruire, à partir de nouveaux ingrédients. Ceci afin de retrouver son identité psychique et pouvoir alors produire une civilisation vivante et dynamique quelqu’en soient ses expressions.

Ainsi aujourd’hui c’est auprès des civilisations dites archaïques que notre civilisation cherche à puiser son limon et retrouver la source matricielle d’une nouvelle vie.

 

 

 

 

Par ailleurs, nous observons que la société a du mal avec la théorie, les concepts, l’abstraction en un mot avec la rationalité comme si elle exprimait par là-même son ras-le-bol face à la modernité. Car celle-ci a conduit, avec ses progrès technologiques, aux barbaries et aux violences en tous genres.

Les sociétés primitives privilégient le ressenti, la communion avec la nature par la voie de la perception. C’est alors le retour à la terre, à la Déesse Mère, à la pensée du ventre comme dirait Michel Maffesoli, qui conduit à une sorte d’incapacité de penser, comme en réaction au trop plein de rationalité. L’attirance pour ces sociétés repose aussi sur le besoin de retrouver une manière de vivre ensemble. L’individualisme forcené qu’a apporté la modernité conduit les individus à l’isolement, démunis et asséchés par le manque de lien. Ils cherchent alors, éperdument, d’autres modalités de vivre la communauté humaine. Les sociétés primitives semblent alors avoir des modèles intéressants pour répondre à ce besoin social fondamental.

 

 

 

 

L’exigence de vigilance et de discernement

 

 

 

 

La suite de la Révolution française a été marquée par un rejet massif et quasiment unanime de la religion au point de laisser notre pays dans l’assèchement spirituel. Aujourd’hui l’excès de rationalité conduisant à des abus, privilégiant la productivité et la performance a pour conséquence de pressuriser les individus, alors notre société à sa manière dit stop ! Elle   oppose, par exemple, au temps cartésien de l’action moderne (kronos) le temps circulaire (illustré par l’Ouroboros), quelque peu suspendu des sociétés archaïques.

Notre civilisation va donc pouvoir se réinventer en conciliant cette ultra modernité technologique avec les ressources qu’apportent les civilisations premières.

Cependant c’est avec discernement que nous pourrons combiner ce que nous sommes et ce que les autres parties de l’humanité peuvent nous apporter. Ce sera alors une nouvelle étape pour notre civilisation.

 

 

 

 

Car aujourd’hui le risque réside, d’un côté, dans la possibilité de sombrer dans la situation du paradigme moderne, tout aux prises avec une consommation effrénée qui va nous perdre et asphyxier notre terre. De l’autre, le manque de lucidité sur notre évolution nous conduirait à embrasser les merveilleux aborigènes ou indiens guaranis oubliant la réalité de notre patrimoine culturel. Là aussi nous commettrions une erreur fatale et dans les deux cas nous serions à la merci de civilisation émergente et conquérante qui par des voies culturelles et démographiques pourraient bien faire basculer prochainement l’équilibre entre nos différentes civilisations. Et c’est ainsi que nous pourrions être absorbés et disparaître sans avoir trouver la voie qui nous permettrait de réagir plus justement. Nous sommes condamnés, d’une certaine manière, à trouver la voie du milieu.

 

 

 

 

C’est pourquoi, pour survivre et continuer, notre civilisation cherche alors une nouvelle alternative.

On pourrait alors se satisfaire de l’archétype du Phénix qui ravive la société l’incitant à renaître de ses cendres. Cependant il n’est pas suffisant pour mobiliser notre imaginaire et permettre à notre société entière de tourner son énergie vers la vie d’abord, et ensuite, vers de nouveaux élans de création. Si nous choisissions l’androgyne c’est pour aller plus loin, dépasser les oppositions et envisager une ère où nous pourrions penser autrement nos différences pour une nouvelle société.

 

 

 

 

 

 

 

De l’opposition à une tentative de dépassement : le détour par le tiers

 

 

 

 

Celle-ci est actuellement en émergence, tantôt retombant dans les radicalités et les oppositions pour s’affirmer, tantôt parvenant à engager la dialogique de la conciliation. Ainsi dans les champs économique et social, la mondialisation et l’anti-mondialisation illustrent bien l’opposition féroce de deux tendances profondes de la civilisation. Et le récent terme d’alter-mondialiste illustre un soubresaut de dialogue et la volonté de restituer à cet Autre, différent, son altérité afin que le dialogue soit à nouveau possible et que l’opposition ne se termine pas en violence.

Il y a de réelles tentatives pour dépasser la pensée binaire et faire que l’intégration des contraires puisse modéliser le monde. Cependant, ces essais sont encore timides. Et c’est pourquoi, il semble important d’agir en conscience sur la « nourriture » que nous donnons à notre inconscient collectif afin que nos représentations changent et que nous trouvions de nouvelles ressources symboliques pour élaborer un mythe de société davantage fondé sur le respect et l’intégration des différences.

D’ailleurs la diminution très significative de l’accès au symbolique de très nombreux jeunes augmente la réalité de passages à l’acte. Cette tendance pose question. Ce qui nous caractérise c’est justement le langage et le symbole, c’est cela qui détermine la culture.

 

 

 

 

La recomposition du masculin et du féminin

 

 

 

 

 

 

 

Nous pouvons alors nous saisir de la problématique homme / femme comme la chance anthropologique d’un changement essentiel dans notre mode de pensée binaire. Ainsi les évolutions de la femme, de son statut, de son rôle, de ses prérogatives et de ses droits au siècle dernier a remis très fondamentalement en cause l’homme et sa représentation de la masculinité. Après avoir beaucoup disserté sur la faillite d’être père ou homme, sur le délabrement de l’autorité, etc, la réalité aujourd’hui c’est que chaque homme ou femme est amené à se recomposer à partir des principes masculins et féminins pluriels que la société véhicule. Si la diversité des modèles et des structures familiales a tout d’abord créé beaucoup de désordre, il apparaît que nous entrons dans le temps de la reconstruction identitaire à partir d’une pluralité de modèles. A titre d’illustration, nous reprenons à notre compte les propos recueillis par Valérie Colin-Simard dans son récent livre Nos hommes à nu  dans lequel les hommes témoignent de leur rapport aux femmes et à la féminité. Ce qui ressort majoritairement de leur témoignage est bien que notre époque est celle de l’intégration de sa féminité pour l’homme et de sa masculinité pour la femme et ceci dans l’acceptation mutuelle de la différence. Chacun est pleinement habité de diverses nuances qui ont toutes le droit de s’exprimer sans pour autant porter atteinte à l’autre.

 

 

 

 

Pour autant, cette proposition de construction à la carte, en quelque sorte, pose, pour un certain nombre d’individus, de réels problèmes. L’exigence interne est forte.[11] Il est, en effet, relativement plus facile de « choisir » les modalités de son identification sexuelle si la personne est psychologiquement forte et structurée (d’autant que les constructions psychologique et identitaire se font en parallèle et de manière combinée). Ceux qui se sentent faibles, risquent d’aller se radicaliser et rejoindre les propositions de civilisation qui sont suffisamment rigides pour répondre à leur fort besoin de structuration interne.

 

 

 

 

C’est pourquoi nous retrouvons dans la mode la variété de ces tendances comme pour illustrer la variété des évolutions de notre société. Une première tentative d’unification avec Calvin Klein qui a exagérément posé la marque de l’androgynie. Beaucoup s’y sont perdu et de ce fait la proposition reste marginale. Pour autant, au vu de notre discours sur l’archétype de l’androgyne, ce phénomène est très intéressant, comme l’expression de l’embryon d’une tendance de société.

Puis récemment, c’est le retour des modes sexuelles très différenciées, posant à l’extrême le rôle de la femme dans celui d’objet sexuel. Ceci répondant alors à une frange de la population qui a besoin de segmenter les rôles sexuels et d’objectiver la femme car l’Autre fait encore peur.

 

 

 

 

Ainsi, nous voyons comme cette option de conciliation des opposés est encore fragile.

Nous pourrions dire, pour rester dans notre cadre archétypal, que la figure du diable se bat contre celle de l’androgyne émergente. Comme si nous n’étions encore pas tout à fait prêts. L’ancien paradigme n’a pas dit son dernier mot et le nouveau prend du temps à trouver ses marques pour s’affirmer. Certains ont peut-être craint, dans l’apparition de l’androgyne dans la réalité sociétale, la dilution des différences, ne retrouvant plus le masculin, ni le féminin. Alors par réaction, par désespoir pour certains hommes, en quête d’identité, la société a cru bon de se laisser porter par une minorité qui pour d’autres raisons, a besoin de radicaliser la différence, et nous sommes alors retombés dans le piège de la ségrégation.

 

 

 

 

Conclusion : L’androgyne : de l’Un au tiers

 

 

 

 

 

Ainsi choisir la figure archétypale de l’androgyne pour illustrer l’étape de l’évolution de notre civilisation, c’est mettre délibérément l’accent sur la réconciliation des parties opposées de l’individu.  L’anima et l’animus ont aujourd’hui à se repenser en chacun de nous que nous soyons un homme ou une femme. Cette nouvelle possibilité de construction identitaire, dépassant la réalité physiologique des sexes préfigure de la capacité à s’ouvrir à la tolérance, à intégrer les différences comme facteur de richesse et non plus comme une menace. Ce qui est alors possible à l’échelle de la psyché de l’individu pourrait être une tierce voie pour envisager de penser les différences à la taille des groupes ethniques représentés dans tous les pays du monde, ceci afin que de la diversité devienne une richesse et non plus une source d’opposition et de guerre. Si nous parvenons à réaliser cette mutation au niveau psychologique, nous pourrons alors l’envisager plus largement sur un plan anthropologique.

 

 

 

 

Ce nouveau paradigme de société pourra alors apparaître en quelque sorte comme une néo-renaissance rétablissant les prérogatives de l’Homme, en le plaçant au cœur d’une société qui saurait gérer les différences autrement que par la peur et la lutte mais davan

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Published by Christine Marsan - dans Sociologie
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